POUR L'ÉTERNITÉ....

En mars 1998, le petit Saïd est envoyé par des extrémistes pour assassiner le jeune Lucas...

L'évocation d'une incroyable affection, où chacun, finalement, donnera sa vie pour l'autre...

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 Ci-dessous : le scénario version long-métrage (1 h 35')

Il existe 3 autres versions : 17', 52' et 3h 30' 

 

Générique de début 28" - musique : début de "la Vie après la vie", de Lucas.

Les Productions Forever et

l'Association "les ami(e)s de Lucas et Saïd"

présentent :

Pour l'Éternité...

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Un film réalisé par

Paul Verhoeven

(à titre bénévole, en mémoire

du jeune Lucas et du petit Saïd)

Un jour, un jeune Loup

et l'Agneau qu'il était venu dévorer,

se prirent à s'aimer, contre toute logique ...

adapté du livre-témoignage "Lucas et Saïd, pour l'Eternité".

Musique : Lucas

 

scène 1 extérieur jour (Ardèche) 15" vue sur arrière de la maison de Lucas

 

 

NARRATEUR (voix jeune, 15-16 ans) : "Ce film reconstitue les quatre derniers jours du jeune Lucas et du petit Saïd, victimes, en mars 1998, d'extrémistes dont le nom ne mérite pas d'être cité ici. Au-delà de l'horreur qu'ils ont vécue, ils nous laissent un réconfortant message d'Amour et d'Espoir".

 

scène 2a. Intérieur Jour 1' 05" photos du passé de LUCAS

NARRATEUR : "On pourrait se demander pourquoi Lucas avait accepté aussi facilement l'idée de sa mort préoce ; c'était, entre autres, parce que plus rien ne le rattachait vraiment à ce monde où, malgré tous ses efforts, il avait l'impression de rater tout ce qu'il entreprenait et d'être devenu tout à fait inutile ; c'était aussi une conclusion logique à des années de galère solitaire....

Les adultes avaient toujours eu beaucoup de difficultés à prendre Lucas au sérieux, et souvent le traitaient en quantité négligeable. Lucas en avait (assez facilement) fait son deuil, et il s'était plutôt occupé des jeunes de tous âges qui, spontanément, venaient le trouver, pour les raisons les plus diverses, depuis une chaîne de vélo à réparer jusqu'à des véritables désespoirs affectifs, en passant par ceux qui s'ennuyaient, ceux qui voulaient se confier, et ceux qui souhaitaient de l'aide pour leur travail scolaire ... ou leurs punitions."

 

 

"Lucas était assez lucide que pour comprendre que c'était souvent une façon de l'exploiter, voire de se servir de lui comme d'une bouée de secours, mais au moins il se sentait utile à quelque chose...".

 

 

"...et il n'était pas seul, ce qu'il aurait été sans ces nombreux enfants et jeunes, car avec sa mentalité d'enfant de douze ans il n'avait pas d'affinités avec le "sexe opposé" qui, de toutes façons, ne s'intéressait pas non plus à lui."

 

 

"Pendant les vacances scolaires, les plus jeunes venaient chercher Lucas pour participer à leurs jeux, ainsi valorisés par la présence d'un "plus grand", ou bien ils partaient en voiture (bien remplie) visiter sites touristiques et parc d'attractions..."

 

 

scène 2b. Intérieur jour 3'10" photos d'archives

NARRATEUR : "Dans le passé, les épreuves n'avaient pas été épargnées à Lucas. Trois des enfants, parmi les plus affectueux de ceux qui venaient chez lui, s'étaient tués accidentellement, à quelques années d'intervalle ; c'est dire que Lucas ne commençait à peine à se remettre d'un deuil cruel que pour plonger dans le suivant. Deux autre jeunes, mais que Lucas voyait moins régulièrement, s'étaient suicidés, un garçon et puis une fille ; Lucas avait eu bien du mal à se pardonner son manque de réceptivité concernant le garçon, et son absence lorsque la jeune fille s'était trouvée en situation de détresse et qu'il aurait pu la sauver."

"Puis le monde des adultes se rappela à lui. Une usine polluante et hautement toxique voulait s'implanter au fond de la vallée étroite où Lucas habitait, avec l'aval de la mairie lorgnant sur l'effet produit par les trois (!) emplois créés."

 

 

"Les habitants étaient furieux mais désemparés, manquant de connaissances techniques pour s'opposer valablement au projet mortel. Lucas, informé de ce qui se tramait et prévoyant les conséquences catastrophiques, notamment pour la santé et la vie de "ses" enfants, mit aussitôt sa compétence au service de la population, et se retrouva d'ailleurs bientôt à la tête du mouvement. Ce fut une bataille sans merci, où tous les coups bas furent permis."

 

 

"Lucas organisa les séances d'informations pour la population, fit signer des pétitions, s'occupa des affiches et des inscriptions sur la route, rédigea des articles pour la presse, fit des interventions à la télévision, et se procura le soutien de parlementaires de tous bords. Il y eut des réunions houleuses avec l'administration communale, promettant des représailles contre les opposants au projet. Finalement, Lucas arracha la victoire au niveau communal. Mais il apprit qu'une machination se préparait au niveau national, et là il était complètement dépassé, le parti au pouvoir rechignant à se mettre certaines personnes influentes à dos, pour défendre une région qui n'avait pas précisément voté dans le "bon" sens..."

 

 

"Entre-temps, en l'absence de tout permis de construire, les fondations de l'usine sortaient peu à peu du sol : certains devaient donc avoir des "assurances". Seul espoir dont dépendait la survie de toute une région, Lucas, malgré son caractère doux et pacifique, monta alors une opération désespérée de commando pour incendier de nuit un engin du site."

 

 

"Hélas, il tomba dans une embuscade de la gendarmerie et se retrouva en prison. L'affaire fit sensation et les gros titres de la presse. Un parlementaire, qui disposait de moyens de pression sur le juge d'instruction, obtint que Lucas fut remis en liberté une semaine plus tard. Il était devenu un héros régional et la population lui apportait cette fois un soutien public et plus incisif."

"Devant tant de détermination, devant le peu d'emplois en jeu et les risques réels pour la vie des habitants, une décision ministérielle finit par interdire l'usine."

 

 

"Il y eut cependant deux victimes : le chat de Lucas, mort des suites de la détention de son maître, et Lucas lui-même : sa santé, déjà mise à mal par des deuils éprouvants, fut ébranlée par cette pression épuisante. Puis il y eut son procès ; il s'en tira avec une peine de principe, assortie du sursis, mais les "autorités" judiciaires tentèrent de lui imputer des délits imaginaires afin d'annuler le sursis ; finalement, ils le "persuadèrent" de quitter la région..."

scène 2c. 1'20" Photos d'archives

NARRATEUR : "Lucas vendit sa maison juste de quoi rembourser l'hypothèque, et émigra vers le Midi, où, faute de ressources, il habita d'abord sur un vieux bateau de pêche dont les fentes laissaient entrer trois tonnes d'eau par jour, qu'il fallait évacuer avec une motopompe matin et soir... Il répara le bateau et reconstruisit une cabine plus habitable"

 

 

"Il y vécut jusqu'au jour où le port devint payant, ce qui lui posait un problème financier. Il vendit le bateau et, pour édifier un cabanon, il se fit refiler par un notaire indélicat un terrain qui s'avéra non constructible ; il apprit la nouvelle par le garde municipal alors qu'il venait juste de terminer son assemblage de panneaux de contreplaqué..."

 

 

"Avec toujours autant d'ingénuité, il acheta, dans un village très prisé des touristes, l'usufruit d'une ruine à une famille de truands corses".

 

 

"Il la restaura, mais puis il dut quitter les lieux sous la menace des nu-propriétaires qui avaient espéré qu'il aurait eu la décence de se tuer à la tâche. Il mit la maison en location à des commerçants, et alla se réfugier dans une cabane en carton goudronné, dans la plaine de Camargue..."

 

 

"... où il ne put pas rester longtemps non plus, devant la haine des marginaux qui l'entouraient et qui lui reprochaient de ne pas être assez comme eux. Il s'aménagea alors une habitation (?) dans une ancienne conduite d'eau, ce qui lui valut le mépris et les mesquineries des habitants d'une villa voisine."

 

 

scène 2d. Photos d'archive. 34"

NARRATEUR : "Enfin, la chance sourit à Lucas. Il put acquérir à bas prix un terrain agricole à l'abandon, mi-boisé, mi-garrigues, près des Gorges de l'Ardèche, avec une vue superbe portant à 150 km. Lucas était persuadé que les enfants dont il avait eu à déplorer la disparition restaient avec lui et pouvaient le conseiller ; lorsqu'il reçut une sorte de signe de leur part, il leur fit aveuglément confiance et construisit, en cinq jours, une habitation en contreplaqué, de 80 m²."

 

 

scène 2e. Photos d'archive 30"

NARRATEUR : "Grâce aux revenus locatifs de la maison achetée aux truands corses, Lucas avait réussi à aménager très correctement l'intérieur de sa maison, et avait pu acquérir un grand orgue numérique classique à 3 claviers, auxquels il en avait ajouté deux autres, afin d'avoir plus de possibilités."

 

 

NARRATEUR : "Lucas chercha un poste d'organiste à 100 km à la ronde, sans succès. Il proposa même, dans des paroisses où il n'y avait pas d'instrument, d'en mettre un à ses frais, mais les paroissiens craignaient que jouer de l'orgue n'allongeât la messe..."

scène 2f. intérieur jour 15" à la caisse d'un supermarché

Lucas passe à la caisse d'un supermarché, et salue la caissière.

NARRATEUR: "Lucas vivait dans une solitude totale ; il se rendit compte que, finalement, la seule personne à qui il parlait, cinq secondes par semaine, c'était la caissière du supermarché, et il réalisa qu'il perdait peu à peu l'usage de la parole, ou plutôt la voix..."

scène 3. intérieur jour 20" maison de Lucas - salon

Lucas, installé à son orgue, joue les mesures qu'il vient de composer.

NARRATEUR : "Il reprit l'idée d'une vaste composition pour orgue, commencée à l'âge de 14 ans. Il s'agissait de décrire musicalement une vie humaine entière. Lucas mit au point les parties "Enfants", "Adolescents" et "Adultes". Comme il n'avait pas accès aux grands instruments parisiens, il enregistra sur un très grand orgue privé étranger.

scène 4. extérieur nuit 35" station autoroute à Roquemaure.

Lucas, la lèvre supérieure en sang, soutenant sa main gauche, arrive à pied à la station.

NARRATEUR : "Il restait à composer la dernière partie, "la Vie après la vie". Manque de chance, Lucas fit une chute, la nuit, sur l'autoroute où il était tombé en panne avec sa vieille CX, alors qu'il marchait dans l'obscurité pour chercher de l'aide. Il tomba sur la lèvre supérieure, qui éclata, et sur le médius de la main gauche qui se retrouva en forme de W... "

 

 

"De fait, le doigt était perdu : muscles arrachés, veines éclatées, nerfs rompus : il resta définitivement raide et hors d'usage, contraignant Lucas à porter une attelle chaque fois qu'il sortait de chez lui. Le résultat fut qu'il n'était même plus capable de jouer sa propre musique."

scène 5. intérieur jour 17" maison de LUCAS - salon

Lucas, une attelle métallique au médius de la main gauche, essaie - comme il peut - de jouer ses compositions sur son orgue.

NARRATEUR : "Sans se décourager, il composa la suite en tenant compte de ce qu'il ne lui restait plus que quatre doigts valides à la main gauche. Peut-être à cause de cela, cette partie, "la Vie après la vie", était devenue d'une beauté à la fois étrange et prenante. Il l'enregistra, au prix de quelques acrobaties pour dissimuler son handicap."

scène 6. intérieur jour 1'25" maison de Lucas- salle à manger

Lucas est installé à la table, devant des feuilles de brouillon, où il écrit à la main les textes de chansons.

NARRATEUR : "Les contacts passés, de Lucas, avec des jeunes de tous âges, dont il avait reçu souvent la confidence de leurs problèmes, lui inspirèrent de quoi faire un autre CD, avec six chants pour ados."

 

 

"Lucas trouva deux enfants qui acceptaient de passer 15 jours de leurs vacances, chez lui, à travailler les parties vocales des CDs : une fillette de 12 ans pour la symphonie, et un garçon de 14 ans pour les chants. Ils étaient doués pour la musique, et l'enregistrement fut rapide bien que pénible, à cause de séances de nuit dans une église trop éloignée, mais Lucas n'avait pas le choix : son propre curé, qui n'avait aucune considération pour lui, l'avait "jeté" comme un malpropre... Curieusement, il devait décéder inopinément six mois jour pour jour après son refus hautain, ce qui laissa Lucas pour le moins songeur..."

 

 

"Lucas contacta 900 disquaires, par courrier ; il n'eut aucune réponse. Il proposa les CDs à 850 radios ; quatre seulement acceptèrent. Bref, c'était assez catastrophique. Lucas ne savait plus que faire, et se demandait comment rembourser l'argent emprunté pour l'opération."

"Il eut alors la (funeste) idée de créer un site sur Internet, avec l'analyse de sa symphonie, et des six chants pour ados, avec les textes complets. C'est qu'il commit une imprudence fatale...

 

 

"Un des chants donnait une explication du sens de notre passage sur terre. D'après Lucas, on était sur terre pour apprendre à aimer . Mais il se crut obligé de préciser, dans le chant, qu'on n'était pas sur terre pour "trancher la gorge des innocents"... Cela provoqua la fureur d'un groupe extrémiste qui se sentit visé..."

 

scène 7. extérieur jour 5" devant la maison de Lucas

Au début de chacune des scènes qui suit, apparaîtra un décompte du temps qu'il reste à vivre à Lucas.

Titre à l'écran : "Mercredi, 7 heures". Peu avant 7 h du matin, Lucas charge les dernières provisions dans sa vieille CX. Il est habillé de la façon convenue avec les extrémistes : un chemisier-tunique jaune sans manches, porté au-dessus d'un pantalon de training noir et rouge. Il porte sa montre à son poignet droit et une attelle au médius de sa main gauche ; au poignet gauche, il a une gourmette en plaqué or, avec son prénom gravé, et une chaîne en petites boules dorées à son cou. Comme il y a du mistral, sa chemise-tunique, retenue par un unique bouton, flotte en tous sens et laisse pénétrer l'air froid, mais Lucas n'en a cure.

scène 8 - extérieur jour 3" panorama aéroport Marignane

Depuis l'aire de repos de l'autoroute A6 à Vitrolles, zoom vers les bâtiments "lignes internationales" de l'aéroport de Marseille-Marignane :

 

 

scène 9. intérieur jour 23" salle aéroport Marignane.

 

 

SAÏD, immobile, se tient près de l'avion suspendu. Il a une parka doublée gris clair au large col fourré noir, avec des empiècements bruns ; il porte un pantalon en jean, et des baskets qui ont été blanches. Il tient dans une main les longues courroies d'un sac de voyage cylindrique qui frôle le sol.

LUCAS s'approche de SAÏD, par un léger mouvement tournant, pour lui faire face, et les yeux de l'enfant s'accrochent à lui ; il l'a reconnu. Lucas esquisse un pauvre et vague sourire :

LUCAS (pas très à l'aise) - Tu es Saïd?

SAÏD (assez froid) - Oui. Et tu es Lucas.

LUCAS - Ben oui, et j'ai évidemment raté ton arrivée : je t'attendais un peu plus près de l'escalier.

SAÏD - Je suis venu par un ascenseur avec une hôtesse.

LUCAS - Tu m'excuseras, je ne pouvais pas savoir. Tu as d'autres bagages?

SAÏD - Non, rien que ce sac.

Lucas avance la main vers les sangles du sac pour en débarrasser Saïd.

LUCAS - Je peux?

SAÏD (un peu surpris) - Si tu veux!

LUCAS - Viens, on va le mettre dans la voiture.

Lucas prend le sac de la main de Saïd par le milieu des sangles, pour qu'il ne frotte pas à terre, et se met en marche, vers la sortie, avec Saïd à ses côtés.

scène 10. extérieur jour 9" parking aéroport

Lucas et Saïd se dirigent vers le fond du parking, où Lucas a garé la CX ; la chemise sans manches de Lucas, retenue par l'unique bouton, flotte en tous sens sous l'effet du mistral, et contraste avec l'épaisse couche de vêtements et la parka à col fourré de Saïd. Saïd toise Lucas et lui dit, d'un ton où perce le reproche :

SAÏD - T'as pas froid, comme ça?

LUCAS (qui a d'autres soucis!) - Un peu ; mais de toutes façons, ça n'a pas plus beaucoup d'importance...

 

scène 11. extérieur jour 13" parking aéroport

A la voiture de Lucas. Il a ouvert le coffre et y met le sac de Saïd ; il se tourne vers lui :

LUCAS - Saïd, tu sais, je ne suis pas vraiment du genre "héros", et j'aurais bien besoin d'un remontant, je veux dire un verre de cola. Tu acceptes qu'on aille à la cafeteria prendre quelque chose?

SAÏD (avec un petit sourire amusé pour cette autorisation qu'on lui demande) - Si tu veux...

 

scène 12. intérieur jour 15" cafeteria de l'aéroport

 

 

Lucas prend un plateau ; Saïd lorgne visiblement vers un éclair au chocolat.

LUCAS - Qu'est-ce que tu prends?

SAÏD (ennuyé) - Ça m'embête d'accepter quelque chose de toi...

Lucas, qui pressent que Saïd n'est pas du genre "tueur sadique", mais qu'on fond de lui il y a quelque chose d'attachant, se risque à plaisanter :

LUCAS - Pourquoi pas? Après tout, tu es mon meilleur ennemi...

Saïd ne peut s'empêcher de sourire. Il secoue la tête, l'air de dire "tu es dérangé!". Puis il se décide :

SAÏD - Je prendrai un éclair au chocolat et du jus d'orange.

 

scène 13. Intérieur jour 2'25" cafeteria de l'aéroport

Lucas et Saïd sont à une table près des baies vitrées donnant sur les pistes, et à l'écart des autres consommateurs. Ils mangent et boivent en silence, visiblement affamés l'un et l'autre. Mais Lucas se rend compte qu'un seul malheureux éclair, c'est insuffisant pour un adolescent comme Saïd. Il décide de faire une mise au point.

LUCAS - Tu as l'air d'avoir faim! Tu m'autorises à aller te chercher encore un éclair?

SAÏD (ennuyé d'être redevable à Lucas) - Je ne sais pas...

LUCAS - Saïd, sois franc avec moi : si je te donnais un million de dollars, est-ce que tu renoncerais à ta mission?

SAÏD (sûr de lui) - Non.

LUCAS - Eh bien je vais te dire un secret : je ne veux pas que tu renonces à ta mission, sous aucun prétexte, même si je suis super-gentil avec toi. Tu vois, je n'ai plus envie de continuer à vivre dans un monde de bêtise et de méchanceté. Et samedi, tu vas me rendre le plus grand service que quelqu'un m'ait jamais rendu : m'enlever de ce monde où tous les gens se détestent, et je t'en suis vraiment reconnaissant.

 SAÏD (décontenancé) - Mais je ne comprends pas! Alors, tu as fait exprès d'insulter l'Islam?

LUCAS - Insulter l'Islam, tu veux rire! Qu'est-ce qu'on t'a dit que j'ai fait?

SAÏD - Que tu as fait tout un disque avec des chansons contre l'Islam.

LUCAS - Ah tu parles! J'ai fait un disque avec des chansons pour des enfants et des jeunes, comme toi, pour parler de leurs problèmes. Et comme il y a des jeunes qui se demandent pourquoi on est sur la terre, je leur ai fait une chanson pour y répondre, et malheureusement, dans le texte, je dis qu'on est sur terre pour apprendre à s'aimer... et pas pour trancher la gorge des innocents... C'est simplement ce morceau de phrase (pas tout un disque!) qui a déplu à tes copains. Tu crois, Saïd, que l'Islam dit qu'on est sur terre pour apprendre à se détester et pour s'entre-égorger?

SAÏD - Non. Enfin, je ne crois pas... Alors donc, c'est pour ça qu'on m'a fait venir en Europe? C'est pour ça que je dois te tuer? Mais ils sont tombés sur la tête!

LUCAS - Non, je leur ai marché sur le pied...

Saïd, malgré lui, pouffe de rire, puis dit :

SAÏD (fâché d'avoir été manipulé ainsi) - Mais arrête! Tu ne peux pas être un peu sérieux! Tu ne te rends pas compte de la situation. Attends, je vais aller leur téléphoner, moi!

LUCAS (réaliste) - C'est inutile : tu sais ce qui arrive à ceux qui reçoivent un ordre de ton groupe et ne l'exécutent pas?

SAÏD - Oui, c'est vrai. On les tue et toute leur famille avec.

LUCAS - Voilà. Donc nous n'avons pas le choix, Saïd. Il faut que tu accomplisses ta mission. Ceci dit, je n'en veux pas à tes chefs, tu sais, au contraire : sans eux je n'aurais jamais pu rencontrer quelqu'un d'aussi sensationnel que toi, et je le pense.

SAÏD (navré) - Oh, Lucas...

LUCAS - Oui, je peux te l'avouer : j'ai toujours rêvé d'avoir un peu un grand frère comme toi, qui me défendrait comme tu t'apprêtais à le faire...

SAÏD (amusé) - Un "grand" frère?

LUCAS - Ben oui, mentalement je n'ai jamais dépassé douze ans ; tu as déjà pu t'en rendre un peu compte. Et j'ai toujours eu la nostalgie d'un grand frère que j'aurais pu admirer, aimer et servir, et qui m'aurait empêché de faire plein de bêtises.

SAÏD - Comme d'écrire cette phrase dans ta chanson?

LUCAS (mi-sérieux) - Exactement! Et ce qui arrive est de ta faute : si tu t'étais occupé de moi un peu plus tôt on n'en serait pas là...

SAÏD (éberlué) - Tu es incroyable! Et impayable...

 

scène 14. intérieur jour 2'05" cafeteria de l'aéroport

Lucas et Saïd ont été se resservir et mangent d'autres éclairs. Puis Saïd, qui est observateur et curieux, demande :

SAÏD - Comment ça se fait, qu'avec tous les disques que tu as vendus, tu n'as pas l'air très riche?

LUCAS - Tu veux rire! Aucun distributeur ou disquaire n'a voulu de mes disques. Tu sais combien j'en ai vendu? 32!!! Et je dois encore plein d'argent que j'avais emprunté pour les faire. J'aurais mieux fait de me mettre avec des copains torse nu sur une pochette de CD et taper sur des bidons en vomissant ma haine de la société : j'aurais vendu des millions de disques...

SAÏD - T'as pas de chance!

LUCAS - Eh oui, rien de ce que j'ai essayé n'a réussi, ces derniers temps. Et ça ne va pas en s'arrangeant... Mais, comme je te l'ai dit, je n'ai plus envie de vivre dans un monde de méchanceté, où on oblige quelqu'un d'aussi super que toi à tuer pour une phrase malheureuse (et encore!), connue seulement de 32 personnes sur des milliards! Et puis, tu seras là, près de moi, quand je partirai : ça me donnera du courage et ça me consolera.

SAÏD (tout surpris) - Mais alors, tu m'aimes un peu, Lucas?

 

LUCAS - Quelle question... Bien sûr que je t'aime ; il faudrait avoir un coeur de pierre pour ne pas t'aimer. Pourquoi? Il y a des gens qui ne t'aiment pas?

SAÏD - Plein! Ou alors qui sont indifférents.

LUCAS - Comme qui?

SAÏD - Ma famille. Mes grandes soeurs me traitent comme leur valet et mes petits frères m'embêtent tout le temps.

LUCAS - Et tes parents?

SAÏD - Ils n'en ont que pour les plus grandes, ou pour les plus petits ; moi, on ne fait pas attention.

LUCAS - Je commence à comprendre. C'est pour ça que quelqu'un de gentil comme toi est allé chez les extrémistes? Pour qu'au moins on te respecte?

SAÏD - Oui, et tu vois où ça me mène : je vais devoir tuer le seul qui m'aime bien...

LUCAS - Et tu n'as pas des amies ou des amis?

SAÏD - Non, les filles me commandent comme mes soeurs, et les garçons sont méchants comme mes frères.

LUCAS - Tu n'as pas beaucoup de chance non plus, dis donc!

SAÏD - Et toi, tu as des amis?

LUCAS - À part toi? Non. Moi non plus je n'intéresse personne... Mais avec toi, je me sens bien: tu es à peine plus "âgé" que moi, on a des problèmes qui se ressemblent, à deux on n'est plus seuls (évidemment...), et maintenant je sais que tu es gentil : c'est pour ça que tu me demandais tantôt si j'avais froid... Saïd, on a trois jours devant nous, et on peut en profiter à fond ; tu trouveras peut-être que j'exagère, mais si tu veux, tout ce temps, tu auras le meilleur frère que tu puisses imaginer, qui n'aura qu'une idée : que tu sois heureux, parce que si tu l'es, il le sera forcément aussi. Tu es d'accord?

SAÏD - D'accord!

LUCAS - Je peux te serrer la main?

SAÏD - Bien sûr.

Par dessus la table, ils se serrent la main.

 

Scène 15. Extérieur jour 1'05" Marseille, Vieux Port

 

 

Titre "Marseille, Vieux-Port". Lucas et Saïd sont installés côte à côte sur une banquette de la plage avant du bateau pour les îles, qui fait face au quai. Pendant que Saïd mange des frites, Lucas termine de lui écaler un oeuf, qu'il lui donne. Saïd considère Lucas et lui sourit :

SAÏD - Comment ça se fait, Lucas, que tu es gentil comme ça?

LUCAS - Probablement parce que je suis un peu paresseux... Tu vois, être méchant, c'est trop fatigant : il faut tout le temps inventer des nouvelles méchancetés à dire et à faire, il faut y mettre du temps et de la persévérance, et recommencer quand ça rate. Et puis, c'est stressant d'avoir plein de gens sur le dos qui essaient de se revenger de ce qu'on leur a fait. Non, c'est bien plus simple d'être gentil!

SAÏD - Et tu es gentil avec tout le monde?

LUCAS - Ça dépend ; j'essaie d'être gentil avec ceux qui sont gentils, et méchant avec ceux qui sont méchants. Mais aucun des deux n'est facile : je n'arrive pas toujours à être aussi gentil que je le voudrais, ni surtout aussi méchant que je le voudrais... Et puis, j'ai une mémoire comme une passoire : parfois, quand dans la rue je salue quelqu'un que je connais, il prend un air bizarre, et c'est alors que je me rappelle qu'il m'avait joué un sale tour la veille...

SAÏD - Ah Lucas, tu es... tu es je ne sais pas quoi! Tu es trop...

LUCAS - Oui, mais j'ai bien besoin de quelqu'un comme toi pour me défendre un peu contre tous ceux qui s'amusent à me faire du mal, souvent sans même que je m'en rende compte!

 

scène 16. extérieur jour 7" sur le bateau, à l'approche du Frioul.

Le bateau gagne l'île du Frioul, qui se présente à lui comme avec deux bras largement ouverts, offrant une rade abritée du mistral.

 

 

Lucas montre à Saïd, sur les hauteurs, à tribord, des restes d'installations militaires, ce qui intéresse beaucoup Saïd.

 

 

scène 17. extérieur jour 10" sur l'île du Frioul.

Sur le chemin vers l'ancien hôpital, Lucas connaissait un trou dans le grillage du camp militaire désaffecté, et ils s'y faufilent en douce. Ils suivent un chemin montant en zig-zag.

 

 

scène 18. extérieur jour 5" près du Fort.

Lucas et Saïd se retrouvent devant l'entrée de l'ancien fort. Ils continuent au milieu des éboulis et des gravats, presque tout étant en ruine.

 

 

 

scène 19. extérieur jour 5" dans le fort.

Ils visitent l'intérieur de quelques petits bâtiments et souterrains encore en état.

 

 

scène 20. extérieur jour 1'45" sur le plateau en haut du Fort.

Lucas et Saïd découvrent la vue splendide sur la baie de Marseille, à présent en plein soleil ; aussi bien Marseille que le château d'If paraissent incroyablement proches.

 

 

Ils s'approchent des restants d'une tour d'observation métallique, dangereusement rongée par la rouille, avec de nombreux trous.

 

 

Comme Lucas s'apprête à monter sur les débris, Saïd le retient :

SAÏD - Ne monte pas là-dessus, va !.

LUCAS - D'accord.

Lucas fait demi-tour et revient près de Saïd qui est plutôt surpris.

SAÏD - Tu m'obéis comme ça, sans discuter, et sans demander pourquoi?

LUCAS - Bien sûr, tu es plus intelligent et avisé que moi, alors je te fais confiance et j'obéis sans discuter.

SAÏD (qui croit que Lucas se moque de lui) - Ah oui!?

Le regard de Saïd devient dur et son visage se crispe. Il jette un coup d'oeil sur le côté (il a aperçu un cactus) et tout à coup, il étend la main vers Lucas, d'un geste brusque défait l'unique bouton-pression qui retient la chemise de Lucas, et lui dénude la poitrine. Puis, il lui désigne le cactus et lui ordonne sèchement :

SAÏD - Couche-toi sur ce cactus!

Lucas n'hésite qu'une petite seconde. Il se met à quatre pattes au-dessus du cactus qui fait environ trente centimètres de haut, et doucement il s'étend dessus, tout en s'excusant auprès de Saïd :

LUCAS - C'est une espèce protégée, je ne veux pas trop l'abîmer...

 

 

Lucas a du mal à respirer car chaque inspiration accroît la douleur ; pour ne pas avoir l'air de tricher, et donc décevoir Saïd, il a les bras étendus le long du corps, pour avoir la souffrance maximale. Il s'efforce de ne pas bouger, attendant le bon vouloir de Saïd. Celui-ci s'approche, l'air fermé, et demande :

SAÏD (avec dureté) - Pourquoi tu ne te relèves pas?

LUCAS - J'attends que tu m'y autorises...

SAÏD (sarcastique) - Et si je me mettais à genoux sur ton dos pour te faire bien souffrir?

LUCAS (avec un mélange de colère et beaucoup de tristesse) - Tu peux, je ne bougerai pas. Ça t'étonne? Qu'est-ce que tu crois? Que tu ne mérites pas qu'on souffre un peu par amour pour toi, c'est ça?

Un léger sourire triste apparaît sur le visage de Saïd, qui s'agenouille, mais à côté de Lucas, le prend doucement par les épaules et l'aide à se relever. Ensemble, ils enlèvent quelques aiguilles restées fichées dans la peau, en prenant des précautions pour celle qui tient fermement dans l'os du sternum. Saïd, après avoir essuyé - ou plutôt étalé - quelques minuscules gouttes de sang sur la poitrine de Lucas, referme le bouton de la chemise, et dit:

SAÏD - Je te demande pardon, Lucas, j'ai été méchant avec toi.

LUCAS (rassurant) - Mais non : tu sais bien que je ferais n'importe quoi pour toi.

SAÏD (en souriant légèrement) - Et si je t'avais demandé de te jeter en bas du rocher, tu l'aurais fait?

LUCAS (réaliste) - Non, parce qu'après je ne t'aurais plus servi à rien...

Ils reprennent leur exploration du site, avec Saïd qui a retrouvé presque toute sa bonne humeur, mais reste songeur...

 

scène 21. extérieur jour 2'20" dans les ruines du Fort.

 

 

12h 54. En enjambant un petit amas de vieux fils barbelés rouillés, Saïd glisse dans les cailloux, et se prend un genou dans les barbelés. Lucas l'en dégage avec précaution.

LUCAS - Ton jean, ça ira, il n'est pas déchiré, et les petits trous ne se verront pas.

SAÏD (en plaisantant) - Mon jean, mon jean, tu n'en as que pour mon jean ; et mon genou, alors : tu t'en fous...?

LUCAS - Non, mais une chose à la fois. Tiens, assieds-toi sur cette grosse pierre.

Lucas s'agenouille devant Saïd assis sur la pierre ; avec précaution, il remonte la jambe de pantalon jusqu'au-dessus du genou.

LUCAS - Tu n'as pas grand'chose : juste une éraflure, pas profonde. Ce qui m'ennuie, c'est que le fer était rouillé. Quand on retournera à la voiture, je t'arrangerai ça; en attendant, je vais toujours te faire un petit traitement "maison".

Lucas pose ses lèvres autour de la blessure et la nettoie avec la langue, doucement, pour ne pas faire mal. Saïd ne proteste pas, et sourit. Quand Lucas a terminé et remis le pantalon en ordre, ils se relèvent. Saïd demande :

SAÏD- Et ça ne te dégoûte pas?

LUCAS - Oh, je ne ferais pas ça pour tout le monde! Mais pour toi, pas de problème : il n'y a rien qui me dégoûte en toi, même si tu me demandais de te lécher les pieds...

Lucas s'apprête à se remettre en route, mais Saïd le regarde curieusement, avec un sourire en coin, et finit par lui dire :

SAÏD - On va voir ça... Attends!

Saïd porte le dos de sa main droite à hauteur de la bouche, et y laisse couler un peu de salive; puis, il tend sa main à Lucas et le met au défi :

SAÏD- Vas-y, lèche donc ça!

Lucas sourit : ce nouveau test n'était heureusement plus du genre "cactus"... Et pour bien montrer à Saïd qu'il ne va pas faire cela en se forçant, il entre dans son jeu. Il prend la main que Saïd lui présente, l'examine et dit :

LUCAS - Dis donc, tu ne serais pas un petit peu avare, sur les bords?

 

SAÏD (qui ne comprend pas) - Comment ça?!

LUCAS - Ben regarde : il y a à peine une goutte! Pour une fois que tu me donnes quelque chose, tu aurais pu faire un petit effort...

Saïd sourit. Il reprend sa main pour y laisser couler cette fois une bonne couche de salive, et la représente à Lucas. Celui-ci, sans se presser, la lèche jusqu'à la dernière goutte pendant que Saïd lui met son autre main amicalement sur l'épaule. Quand c'est terminé, Lucas lui embrasse les doigts et se redresse ; Saïd lui met les mains sur les deux épaules, en le regardant avec chaleur.

SAÏD - Ah Lucas, je ne te comprends pas! Je vais te tuer samedi, et toi..., toi tu m'aimes, et pour du vrai! Pourquoi? Pourquoi tu m'aimes?

LUCAS - (en plaisantant) Ben, parce que t'es beau, riche et intelligent...!

SAÏD - Ça y est, tu recommences! Tu ne peux pas être un peu sérieux, pour une fois? Dis-moi la vérité...

Saïd est sur une pierre un peu plus haute, et sa tête est à la hauteur de celle de Lucas. Lucas contemple ce visage gentil et intelligent, aux cheveux battus par le vent.

LUCAS - Je crois que j'ai trouvé. Je t'aime parce que tu as un énorme besoin qu'on t'aime ... et que j'ai un énorme besoin d'aimer quelqu'un. En plus, je ne sais pas si tu es riche, mais tu es beau, intelligent et gentil, c'est plus facile que si tu étais moche, bête et méchant... Ça te va comme réponse?

Avec une sorte de sanglot de joie, Saïd jette ses bras autour du cou de Lucas et se serre contre lui ; Lucas passe ses bras autour du dos de Saïd. Après quelques instants, Saïd desserre légèrement son étreinte, juste assez pour mettre son visage devant celui de Lucas.

SAÏD - Et si subitement je devenais moche, tu m'aimerais encore?

LUCAS - Absolument! Et j'en suis certain parce que j'ai déjà vécu ça. Quand mon chat est devenu vieux, il a attrapé une maladie à un oeil, et il a fallu le lui enlever et recoudre la paupière, et il n'était pas beau à voir. (... photo du chat opéré...)

 

 

Eh bien, je l'ai encore aimé plus qu'avant, parce qu'il avait davantage besoin de moi. Je me demandais comment les parents d'un enfant handicapé pouvaient arriver à l'aimer ; maintenant, je sais. Tu n'as donc pas à t'en faire si subitement tu ressemblais à Quasimodo...

Ils repartent, avec un nouvel entrain, vers l'autre extrémité du fort.

 

scène 22. extérieur jour 1'15" dans la crique abritée.

 

 

13 h 14. Lucas et Saïd sont assis au bord de l'eau pour regarder la mer. L'eau dans la crique est calme, mais ils peuvent apercevoir les brisants à la sortie, et ils profitent de la sérénité et de la beauté de cet endroit où, de plus, ils sont seuls.

Saïd enlève son soulier gauche, et puis sa chaussette. Il examine son pied. Intrigué, Lucas regarde aussi : un orteil est en sang. Il prend le pied de Saïd et sépare doucement les orteils voisins.

LUCAS - Tu as un ongle qui est entré dans le côté de l'orteil voisin, c'est pour ça que tu saignes ; ton soulier doit être trop étroit. Il faudrait te mettre un pansement.

SAÏD (sans exiger) - En attendant, tu peux le nettoyer, Lucas, si tu veux : comme pour le genou, mais tu n'es pas obligé...

Lucas rit et puis nettoie la plaie avec la langue, comme pour le genou, trop heureux d'être utile à Saïd. Puis il va cueillir une feuille veloutée et la place pour séparer les orteils concernés.

 

 

Ensuite, il remet la chaussette pour maintenir la feuille en place, mais pas le soulier.

LUCAS - Si je te remets le soulier, ça va comprimer le pied, et l'ongle va percer la feuille, ce qui va approfondir la blessure.

SAÏD - Et on fait quoi, alors?

LUCAS - Tu pèses combien?

SAÏD - Dans les quarante...

LUCAS - Je crois que ça ira. Si tu veux, je peux te porter à dos, ainsi tu reposeras ton pied, et tu ne saliras pas ta chaussette dans ce mélange de sable et de graviers, ni sur la route goudronnée.

SAÏD - On peut toujours essayer...

Lucas prend Saïd à dos. Il accroche le soulier à un doigt, par un lacet, et ils se mettent en route.

SAÏD - Où on va, maintenant?

LUCAS - On va au port, là où il y a des boutiques, on pourra y manger une glace.

SAÏD - (comme s'il s'adressait à son enfant ou à son jeune frère qui a dit une bêtise) Une glace? Tu n'as pas encore assez froid comme ça, avec ta chemise à un bouton? Tu prendras un chocolat chaud!

LUCAS - (obéissant) OK...!

 

scène 23. intérieur jour 5" chez un glacier, sur le port.

 

 

13 h 40. A l'intérieur. Saïd mange une glace à quatre boules, avec crème fraîche, paillettes de chocolat et noisettes grillées, et Lucas prend un chocolat chaud.

scène 24. extérieur jour 7" sur les pontons du port de plaisance

13 h 50. Lucas porte Saïd à dos, sur les pontons du port principal ; Saïd dirige les pas de Lucas, suivant ce qui l'intéressait, en lui indiquant la direction... Cette complicité les réjouit beaucoup.

scène 25. extérieur jour 22" le long du port.

14 h 15. En retournant (en flânant) vers l'embarcadère de départ, pour reprendre le bateau. Saïd, un peu fatigué par l'air marin, baisse les bras autour de la poitrine de Lucas et appuye la tête sur son épaule. Puis, il fait quelque chose d'inattendu ; il écarte un peu plus le col de la chemise de Lucas, dénudant le muscle allant de l'épaule au cou, et y plante allègrement ses dents, sans en démordre. Lucas sourit, et effleure de la tête les cheveux de Saïd ; il est content car il a ainsi la sensation de faire davantage un avec lui. Il continue à marcher un certain temps, l'enfant toujours accroché par les dents à son épaule. Quand Saïd le relâche, Lucas lui dit :

LUCAS - Tu sais quoi?... Tu es mon vampire préféré. Et si tu as encore envie d'une "tranche", tu peux y aller...

 

scène 26. extérieur jour 15" sur le bateau en partance pour Marseille.

14 h 27. Lucas et Saïd, tenant compte de ce que le bateau allait faire demi-tour, sont assis sur la banquette juste derrière la cabine, à tribord, le côté provisoirement au vent. Ils sont seuls à l'arrière du bateau, et dans la cabine il n'y a qu'une poignée de résidents de l'île, qui se rendent à leur travail en ville.

Dans le vent et l'immobilité de l'attente du départ, Lucas n'a pas chaud ; il dit à Saïd :

LUCAS - Quand je te portais, avec toi sur le dos et tes bras autour du cou, j'avais bien chaud; mais maintenant ... brrr! (comme envers un grand frère : ) Je peux me mettre tout près de toi?

SAÏD - (compréhensif) Mais oui, viens...

Et, chose étonnante, Saïd prend Lucas dans ses bras, exactement comme s'il avait un jeune frère à protéger. Lucas est ravi ....

scène 27. intérieur jour 5" Marseille, parking souterrain.

15 h 06. Titre "Marseille - parking". Dans le parking souterrain. Saïd s'amuse beaucoup, dans les escaliers menant vers les niveaux inférieurs, à voir les difficultés de Lucas pour maintenir un semblant d'équilibre, d'une marche à l'autre, avec 40 kg gigotant sur son dos et se penchant souvent (exprès) dans le mauvais sens... Lucas est content de ce que Saïd s'amuse.

 

scène 28. intérieur jour 1'20" parking souterrain, près de la CX.

15 h 12. Comme il n'y a pas de voiture juste à côté de la CX, Saïd est assis sur le bord du siège arrière, avec les jambes à l'extérieur. Lucas vaporise un désinfectant sur le genou de Saïd. Puis il enlève le soulier et la chaussette de Saïd, et ôte délicatement le morceau de feuille qui protège la plaie. Il s'apprête à vaporiser le désinfectant, quand Saïd, lui dit :

SAÏD - Tu ne le renettoies pas un peu? S'il te plaît! J'aime bien quand tu fais ça...

LUCAS (en souriant, ne voyant pas de raison de priver Saïd de cette petite joie) - Pas de problème!

Lucas passe donc sa langue sur la plaie, sans se préoccuper de ce que des passants éventuels pourraient penser. Puis il relève la tête :

LUCAS - Ça a un goût bizarre...

SAÏD - Ça doit être la feuille.

LUCAS - Tu as raison. Eh bien, si je deviens violet à pois oranges, on saura pourquoi!!!

Il vaporise ensuite du désinfectant, et met un sparadrap autour de l'orteil. Puis il remet à Saïd chaussette et soulier, en lui disant :

LUCAS - Maintenant, on va aller en ville, à la rue St-Ferréol, et le premier magasin de chaussures qu'on voit, on se l'offre!

SAÏD - Tu vas m'acheter d'autres baskets?

LUCAS - Oui, parce que ceux-ci, ça ne va pas du tout.

SAÏD - (d'un air entendu) Tu sais, Lucas, c'est un peu dommage que tu m'en achètes des autres...

LUCAS - Pourquoi?!

SAÏD - (toujours aussi direct) Parce que tu n'auras plus de raison de me porter, et j'aimais bien ça...

LUCAS - Ne t'en fais pas : moi aussi j'aimais bien, et je te porterai encore quand il n'y aura personne.

SAÏD- Et jusqu'au magasin?

LUCAS - Oui, à une petite condition : pour sortir du parking, on doit remonter l'escalier de tantôt, et ça m'arrangerait que tu n'essaies plus de me faire tomber, du moins pas à chaque marche...

SAÏD - Ça va, je serai sage...

LUCAS - Avant qu'on y aille, tu veux boire quelque chose? J'ai du cola dans le coffre, et du jus de fruits exotiques.

SAÏD - Ça a quel goût, ton machin "exotique"?

LUCAS - C'est très bon, tu verras.

 

scène 29. intérieur jour 40" CX, dans parking souterrain.

15h 20. Saïd est assis dans la même position : sur le siège arrière, avec les jambes à l'extérieur de la voiture, et Lucas fait de même à l'avant. Saïd renifle le contenu de la bouteille de "fruits exotiques" et estime que ça doit être buvable. Il se sert un verre (gobelet plastique). Entre-temps, Lucas prend un stylo dans la boîte à gants et signe un chèque, qu'il remet à Saïd.

LUCAS - C'est toi qui vas payer tes souliers, dans le magasin : la vendeuse n'en reviendra pas! Tu mets le montant en chiffres ici, et puis en lettres là-bas. Et pour la date, si tu ne sais plus, tu regardes ta montre.

SAÏD - Je n'ai pas de montre...

LUCAS - C'est vrai? Eh bien, prends la mienne ; je te la donne, si tu veux. Elle a l'heure et la date sur le même cadran, un chrono et un répertoire téléphonique, et elle s'éclaire tout en vert. Moi, j'ai l'heure dans la voiture, et dans ma maison il y a plein de pendules gagnées dans des concours publicitaires.

Lucas la lui règle à son poignet. Saïd se ressert à boire, mais n'en avale qu'un peu et tend tout naturellement le reste à boire à Lucas

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scène 30.extérieur jour 6" dans les rues de Marseille, derrière l'Opéra.

15h 32. Dans la rue menant du parking à la rue St Ferréol (rue Francis Davso), Saïd remet ses bras autour du torse de Lucas et appuye la tête sur son épaule, se laissant transporter, les yeux mi-clos, sans regarder Lucas qui louvoie entre les voitures stationnées, qui monte et descend de trottoir.

scène 31 extérieur jour 5" rue St Ferréol

15h 45. Dans la rue commerçante, la caméra montre les pieds de Saïd, avec de nouvelles chaussures.

 

scène 32. extérieur jour 35" à la sortie d'un magasin de vêtements.

La caméra montre Saïd avec un pantalon de training bleu royal, avec larges bandes blanches pressionnées tout le long des jambes. Avec les bras blancs de son sweat-shirt, cela le rend plus grand. Il est splendide, et il demande l'avis de Lucas :

SAÏD - Comment tu trouves?

LUCAS - Avec ton capuchon blanc, tes manches blanches et les bandes blanches de tes jambes, on dirait que tu as des ailes, tu ressembles à un ange...

SAÏD - C'est vrai? Et tu trouves ça bien?

LUCAS - Je trouve ça sensationnel, et je me dis que j'ai bien de la chance d'être près de toi. Surtout que tu es gentil comme un vrai ange...

SAÏD - C'est peut-être parce que j'essaie de te ressembler...

LUCAS - (en souriant) Arrête de dire des bêtises, va, et dis-moi plutôt quelle heure il est.

SAÏD - (répliquant du tac au tac, avec un demi-sourire) Je ne dis pas des bêtises, et il est ... 16 heures 37.

Lucas sourit : contrairement à lui, Saïd a de la répartie...

 

scène 33. extérieur jour (crépuscule) 20" arrivée à la maison de Lucas.

19h 03. Titre "Maison de Lucas". En haut de la petite route en forte pente qui monte vers le bois, et après un dernier virage serré, Lucas contourne un talus de romarins, il gare la voiture devant la maison. Il va ouvrir la portière à Saïd et l'aide à se sortir du profond siège de la CX.

D'emblée, Saïd est attiré par le terrain, et Lucas le suit. Derrière la maison, le sol monte en terrasses, d'abord en garrigues, et puis en bois.

 

 

 

scène 34. extérieur jour (crépuscule) 20" à mi-hauteur du terrain.

19h 08. En ce jour décroissant, Lucas et Saïd arrivent à mi-hauteur du terrain, à la lisière de la partie boisée, où se trouve un banc, et ils s'asseyent. Devant eux, sur 150 km, s'étendent les montagnes, éclairées par le soleil couchant, bien visibles dans le ciel nettoyé par le mistral.

 

 

LUCAS - Tu vois les montagnes? Il y a le sommet du Ventoux, les Préalpes, l'Obiou, et le Vercors encore couvert de neige.

La caméra détaille ces montagnes en même temps.

LUCAS - Le Ventoux détient deux records d'Europe : le plus vaste panorama (par temps clair: de la Corse au Canigou dans les Pyrénées), et le plus de vent : 350 km/h.

 

scène 35. extérieur jour 5" en redescendant le terrain.

19h 23. Lucas et Saïd redescendent vers la maison.

 

scène 36. intérieur nuit 25" dans la maison : salon.

 

 

19h 25. Lucas et Saïd sont dans le salon de la maison ; Saïd est intrigué par l'immobilité du chat.

NARRATEUR : "Dans la maison, la première chose que vit Saïd, ce fut l'ancien chat de LUCAS, naturalisé et couché sur le fauteuil qu'il aimait. Saïd n'en revenait pas."

Lucas et Saïd se tournent ensuite vers l'orgue, que Lucas allume.

 

 

NARRATEUR : "Autre source d'étonnement : le monumental orgue à cinq claviers, occupant un quart de la pièce."

Lucas se débarrasse de l'attelle à son doigt, qui commence à lui faire mal, et la dépose sur un côté de l'orgue. Il joue une suite d'accords. Puis il laisse Saïd expérimenter à son aise.

 

scène 37. intérieur nuit 14'25" salon de la maison

20h 55. Lucas vient s'asseoir à côté de Saïd, sur le canapé devant la TV.

SAÏD - Qu'est-ce qu'on fait, ce soir?

LUCAS - Comme il n'y a rien de particulier à la TV avant 22 heures, j'aurais bien voulu te faire écouter une partie de mon CD : ainsi tu serais le trente-troisième à l'avoir entendu... Ou tu préfères autre chose?

SAÏD - Non, ça va. Fais-moi donc écouter cette fameuse chanson pour laquelle tu as des problèmes, ça m'intéresse de savoir.

Lucas remet la télécommande à Saïd.

LUCAS - Cette chanson est pour les jeunes de ton âge qui se demandent pourquoi on est sur terre. Le jeune qui parle, dans la chanson, commence par raconter qu'il s'est un jour retrouvé à l'hôpital pour une petite opération, genre appendicite, et qu'en voyant les autres malades, ça l'a fait réfléchir.

La voix fraîche et claire du jeune chanteur de 14 ans, se fait entendre (pour ne pas allonger, certains couplets manquent, et il est fait mention à l'écran qu'il s'agit d'une "version raccourcie") :

En voyant les malades autour de moi,

souvent depuis longtemps ils étaient là,

je me suis dit qu'un jour, pour moi aussi,

à l'hôpital j'aurais mon dernier lit.

En y réfléchissant avec sérieux,

la première réponse qu'avoir je veux,

est qu'on me dise pourquoi sur cette terre

on doit rester coincé une vie entière.

En effet l'existence, dans l'au-delà,

c'est sûr et garanti, ce sera la joie ;

en y voyant le jour, directement,

ça nous éviterait bien des tourments.

SAÏD - C'est vrai, ça!

D'autres êtres ont reçu cette faveur :

les anges furent placés dans le bonheur

dès qu'ils furent créés au paradis,

mais cette tentative a mal fini.

SAÏD - Comment ça, ça a mal fini?

LUCAS - C'est dit dans la suite...

Dieu avait souhaité se fabriquer

des millions de copains pour les aimer ;

des êtres qu'il a mis auprès de Lui,

espérant qu'ils seraient aussi gentils.

Un groupe de ces esprits fit bande à part,

se rebiffa et dit à Dieu, sans fard :

"ton amour on n'en a rien à cirer,

et on n'a pas du tout envie d'aimer".

SAÏD - Ça veut dire quoi, "sans phares"?

LUCAS - Le fard, f-a-r-d, c'est une sorte de maquillage. Parler sans fard, donc sans maquillage, c'est dire ce qu'on pense vraiment, même si ça risque de ne pas plaire...

Ainsi naquirent le diable et ses démons :

ceux qui rejettent d'amour toute notion.

Ils subissent, depuis, des jours sans fin,

dévorés par le feu de leur venin.

SAÏD - Je pensais que les démons, c'étaient des anges qui s'étaient révoltés?

LUCAS - C'était en fait plus sérieux : il y avait d'un côté Dieu et les anges qui voulaient s'aimer, et d'autre part ceux qui voulaient haïr ; il a bien fallu les séparer ... et prendre des précautions pour les futurs anges...

 

Après cette expérience et ses leçons,

Dieu résolut de prendre des précautions ;

il n'accepterait plus à ses côtés

que ceux aptes à aimer et être aimés.

 

Il choisit un endroit de l'Univers

pour ses futurs amis : ce fut la Terre,

où il nous est donné un certain temps

pour apprendre ce qui est important :

 

Nous sommes sur Terre pour apprendre à aimer ;

nous sommes sur Terre pour nous laisser aimer.

 

SAÏD - C'est donc ça? On est là pour apprendre à aimer?

LUCAS - Ben oui. Avant de faire de nous des vrais anges, Dieu veut savoir si nous serons des bons ou des mauvais, et il nous met sur Terre en "observation". Et on a quelques dizaines d'années devant nous pour nous exercer à devenir bons, et à aimer tout le monde.

 

Envers toutes et tous, soyons aimants :

filles et garçons, adultes, vieux et enfants,

et aussi nos amis les animaux,

car "le loup mangera avec l'agneau".

 

De l'affection ne veut pas dire "coucher" ;

l'élan du coeur n'est pas intéressé :

il faut savoir aimer, tout simplement,

sans y mêler le corps, nécessairement.

 

SAÏD - Tu veux dire quoi, avec ça? Je ne comprends pas bien.

LUCAS - Simplement, ça veut dire qu'il ne faut pas confondre le fait d'aimer quelqu'un de tout son coeur, et celui d'avoir un rapport sexuel, ça n'a pas grand chose à voir : on peut très bien adorer quelqu'un, ou un chien, un chat, ou ... sa voiture, sans avoir de rapport ; à l'inverse, on peut très bien avoir un rapport avec quelqu'un qu'on n'aime pas : une prostituée ou une fille qu'on viole...

SAÏD - Pourtant, on dit : "faire l'amour"...

 

LUCAS - Ah ça! C'est un bel exemple d'hypocrisie, propre d'ailleurs à la langue française. Dans d'autres pays, on est plus "franc", et on dit "faire du sexe", ou "avoir du sexe". Imagine un garçon, dans la rue, qui voit passer une belle fille, et qui dise : "ah, celle-là, je l'aime". En fait, ce qu'il aime, inconsciemment, c'est le plaisir qu'il imagine qu'il pourrait avoir s'il avait un rapport sexuel avec elle... A propos, est-ce tu sais que la femme est le seul être vivant à pouvoir grossir de cinq cents kilos en cinq minutes?

SAÏD - (incrédule) Comment ça?!

LUCAS - Eh bien, on commence par lui dire : "tu viens dans mon lit, ma puce?", et cinq minutes plus tard, quand on a eu ce qu'on voulait, on lui dit : "barre-toi de là, grosse vache!"...

Saïd rit. Puis, redevenu sérieux, il s'enquiert :

SAÏD - Et embrasser?

LUCAS - Ça c'est différent. Embrasser ou caresser quelqu'un, ce n'est plus du "dominant-dominé", ça peut être un geste ou une preuve d'affection, comme quand on caresse un chat ou un chien, par exemple.

SAÏD - Ou comme quand tu embrassais la blessure à mon genou?

LUCAS - C'est ça. Mais là aussi il faut faire la différence entre un geste de tendresse, et quelqu'un qui écraserait les lèvres d'un autre et lui enfoncerait de force la langue jusqu'aux amygdales! Là, on retombe dans la domination.

SAÏD - Et toi, tu as déjà eu un rapport sexuel avec quelqu'un?

LUCAS - Non, parce que je n'ai pas le coeur de faire subir ce genre de chose à quelqu'un que j'aime. Mais je n'oblige personne à penser comme ça! Tout le monde n'a pas un âge mental de douze ans... Il faut aussi tenir compte des besoins physiques réels des gens : quand on a faim, il est normal qu'on mange ; et quand on est travaillé par ses hormones, il est normal qu'on veuille satisfaire ce besoin aussi. Mais il ne faut pas confondre avec le sentiment d'amour : le seul lien, c'est que c'est plus agréable à faire avec quelqu'un qu'on apprécie. C'est valable aussi pour le reste : pour manger, aller au ciné, se promener, partir en vacances, etc.

SAÏD - Je crois que j'ai compris.

LUCAS - Bon, écoute maintenant ce qui se passe à la fin de la vie :

A la fin de la vie, sur cette terre,

ce sera l'examen sur une matière :

sommes-nous arrivés à tous aimer,

ou nos efforts faut-il continuer?

 

LUCAS - Tu comprends, si l'apprentissage sur la terre n'a pas été suffisant, il faudra qu'on "redouble", comme à l'école, mais dans un autre endroit que la terre, où on restera le temps qu'il faudra pour arriver à aimer les gens. On a donc intérêt à s'y mettre déjà sérieusement ici, pour éviter de faire des "prolongations" dans l'autre monde... Maintenant, écoute ce qui arrive à ceux qui ont fait exprès de rater leur apprentissage, et qui haïssent les autres :

Si une vie d'amour avons raté,

rejetant tout principe d'humanité,

nous irons retrouver dans leur prison

ceux qui excluent d'amour toute notion.

Comme ceux pour qui la vie c'était l'argent,

voler ou agresser à tout moment,

droguer et racketter les jeunes enfants,

ou trancher la gorge des innocents.

SAÏD (qui comprend aussitôt le rapport avec sa mission) - Ah, c'est là! C'est ça qui...

LUCAS - Oui, c'est ça qui a vexé "certaines personnes"...

SAÏD (pas content du tout) - Mais ils sont fous! Vouloir te tuer pour avoir dit ça...

LUCAS - Tu vois, ceux-là, ils sont occupés à rater complètement leur apprentissage de l'amour des autres.

SAÏD - Tu parles! Mais comment osent-ils dire alors qu'ils font ça "pour Dieu", et que s'ils sont tués ils deviendront des "martyrs de Dieu" et iront au paradis?

LUCAS - C'est parce qu'ils sont en quelque sorte "possédés" par les forces du Mal, et le pire c'est qu'ils ne s'en rendent même pas compte!

SAÏD - C'est malgré eux, alors?

LUCAS - Non, non. C'est en accord avec eux. Si quelqu'un te dit d'aller donner un coup de pied à un autre, tu n'es pas obligé de le faire! Mais si on te dit que c'est ton ennemi, qu'il te déteste, etc, même si c'est pas vrai, tu risques de te laisser convaincre.

SAÏD - Comme ce qu'on m'a dit de toi, pour que j'accepte de venir te tuer?

LUCAS - Exactement. Et celui qui rigole, c'est le chef des démons : les égorgeurs ne finiront pas au "Paradis d'Allah" mais chez lui, et il se frotte les mains.

Ils écoutent la suite :

Comme les gens s'en sortaient piteusement,

un Homme fut envoyé, voici longtemps,

pour leur dire et montrer le dur chemin

d'une vie réussie pour son prochain.

SAÏD - Cet Homme, c'était le Prophète?

LUCAS - Si tu veux. Je n'ai pas précisé, comme ça c'est valable pour plusieurs religions : pour les musulmans ce sera le Prophète, pour les chrétiens ce sera le Christ, pour d'autres ce sera Bouddha. C'est aussi pour ça que je n'ai pas dit de date précise : j'ai mis : "voici longtemps".

SAÏD- Alors, toutes ces religions sont bonnes?

LUCAS - Il y a quand même des différences... Certaines offrent plus de moyens pour réussir son apprentissage, et proposent un plus grand message d'amour. D'autres moins...

SAÏD - Tu penses à laquelle?

LUCAS - Je ne voudrais pas que tu sois fâché, mais par exemple interdire les soins médicaux au femmes parce qu'il n'y a pas de femme-médecin parce qu'on a interdit aux filles d'aller à l'école, c'est quand même pas de l'amour débordant...

Ils écoutent la suite :

Les inégalités et la souffrance,

en ce cas peuvent prendre enfin un sens :

pour les uns occasion de se donner,

pour les autres de se laisser aimer.

LUCAS - Pour la souffrance, rappelle-toi ton genou : si tu ne t'étais pas écorché, je n'aurais pas pu te soigner ni montrer que je t'aimais. Et toi, bien sûr tu as souffert un peu, mais tu as été content que je te lèche ta blessure, ça te changeait de tous ceux pour qui tu ne comptes pas. Mais, en général, as-tu remarqué la différence de caractère entre ceux qui ont beaucoup souffert et ceux pour qui tout va bien?

SAÏD - Oui, ils sont plus gentils que les autres.

LUCAS - Et c'est logique : quelqu'un qui a été malade comprendra mieux un autre malade et pourra l'aider. Ça les rapprochera et les aidera pour leur apprentissage de l'amour des autres. D'ailleurs, il suffit de te regarder : pourquoi es-tu si gentil? Parce que tu as déjà beaucoup souffert de manque d'affection. Tandis que tes jeunes frères, eux, qui ont toute l'attention de tes parents, ils se conduisent en tyrans égoïstes...

SAÏD - Là, tu as raison! Et pour toi, c'est pareil? Tu es gentil parce que tu as aussi beaucoup souffert?

 

LUCAS - Eh oui, notamment en aimant des tas de gens qui ne m'aimaient pas...

SAÏD - Sauf moi! Parce que moi je t'aime aussi.

LUCAS - Eh bien, tu vois : je ne mourrai pas idiot! J'aurai quand même connu ça une fois dans ma vie... Maintenant, écoute le couplet suivant : ça explique pourquoi il faut aller à l'école:

 

Pour mieux aider les gens au quotidien,

il faut avoir appris comme lycéen

tout le savoir qui peut aider un jour

à leur manifester un peu d'amour.

 

LUCAS - Par exemple, si quelqu'un te demande de l'aide pour répondre à une offre d'emploi, et que tu fais trois fautes d'orthographe tous les deux mots, ça va plutôt lui faire du tort. Il faut bien se dire que plus on connaît de choses, plus on peut arriver à aider les autres. Prenons simplement l'exemple d'un voisin qui n'arrive pas à comprendre comment fonctionne son nouvel autoradio : si toi tu peux le lui expliquer, ça créera des liens entre vous... Au fond, nous avons chacun un rôle à jouer, un grand ou un tout petit : même si on n'est qu'un petit buisson auprès d'un ruisseau, rien n'empêche d'être le meilleur, et d'être apprécié :

 

Nous ne pouvons pas tous être martyr,

ou vivre comme un saint sans défaillir,

ni être un chêne au bord du fleuve si beau,

juste un petit buisson, près d'un ruisseau.

 

Mais qu'aucun ruisseau n'ait auprès de lui

plus merveilleux buisson ni plus joli,

attirant et riant par son éclat,

qu'on ne pourrait trouver que bien sympa.

Nous sommes sur Terre pour apprendre à aimer ;

nous sommes sur Terre pour nous laisser aimer...

LUCAS - Voilà, c'est fini. Qu'est-ce que tu en penses?

SAÏD - Que je n'avais jamais réfléchi à tout ça. On apprend plein de choses. Elle est très belle, ta chanson. Donc, si j'ai bien compris, ça ne sert à rien d'avoir plein d'argent, un beau métier, une belle maison, une grosse voiture?

LUCAS - Tu as raison, bien que ce ne soit pas interdit, au contraire : ceux qui achètent une grosse voiture font vivre ceux qui la construisent, mais ce n'est pas le but de notre séjour sur terre, et il ne faut pas se laisser absorber par les biens matériels. C'est comme si, dans une classe, les élèves la décoraient avec soin, remettaient de la peinture, ornaient les meubles avec des pierres précieuses et de l'or... et n'étudiaient jamais leurs leçons : ils n'ont aucune chance de réussir leur examen.

SAÏD - Et pour nous, l'examen c'est à la mort.

LUCAS - Oui, et on ne nous demandera pas combien de millions nous avons, mais si nous sommes arrivés à aimer tout le monde, pour aller rejoindre les anges.

Saïd a un petit sourire malicieux :

SAÏD - Mais moi, tu m'as dit que j'étais déjà un ange : rappelle-toi, au magasin de vêtements...

LUCAS - Oui, et tu n'as pas tort. Certaines personnes, après 70 ou 80 ans de vie, ne sont toujours pas arrivées à aimer, mais d'autres y parviennent en très peu de temps, comme toi.

SAÏD - Donc, si je mourrais maintenant, je serais prêt, et j'irais avec les anges?

LUCAS - Oui, Saïd, sans le moindre doute, tu irais rejoindre ceux qui te ressemblent...

SAÏD - Et ceux qui sont prêts, ils meurent tout de suite?

LUCAS - Parfois. D'ailleurs, on dit que ce sont souvent les meilleurs qui partent les premiers... Mais il arrive, fréquemment, que les plus gentils restent malgré tout sur terre, pour servir d'exemple aux autres, et peuvent même devenir très vieux : ce sera peut-être ton cas...

SAÏD - Et toi? Tu es super-gentil, et tu vas mourir samedi. Pourquoi si tôt?

LUCAS - Probablement parce que je n'ai plus aucun rôle à jouer. J'ai fait ce que j'ai pu; j'ai aimé plein de gens à qui ça était bien égal ; j'ai rendu service chaque fois que je pouvais, même en sachant qu'après on m'oublierait ; j'ai enregistré des disques pour aider les enfants, les ados et les adultes, et malgré tous mes efforts personne n'en veut... Je ne vois pas ce que je pourrais faire de plus. Je suis seul et inutile : il est sans doute temps que je m'en aille ... en espérant que ma mort serve peut-être à quelque chose.

SAÏD - (avec tristesse et regret) Et moi tu m'oublies? Moi, tu me sers, énormément. Personne ne m'a jamais aimé ; comment je vais faire, après, sans toi?

LUCAS - Tu penses bien que je ne t'abandonnerai pas : je resterai toujours près de toi, et continuerai à t'aimer et à t'aider. Et s'il y a des gens qui sont méchants avec toi, compte sur moi pour aller leur chatouiller les pieds durant la nuit...

SAÏD - (convaincu) Là, je te crois! Tu ferais n'importe quoi pour moi, même ce genre de choses... C'est vrai, tu ne me laisseras pas tomber. Merci, Lucas. T'en fais pas, je serai courageux : j'essaierai de vivre pour nous deux, et de faire comme toi tu aurais fait.

 

scène 38. intérieur nuit 1'40" salon de la maison

NARRATEUR : "ils écoutent une autre chanson de Lucas, qui évoque une rencontre semblable à la leur" :

(...)

Et puis je t'ai rencontré,

tu m'as tout de suite aimé ;

tu me trouves des qualités

qui t'amènent à m'estimer.

Je n'suis plus solitaire

et je suis heureux :

j'ai trouvé un frère,

c'est ce que je veux.

 

Tu te laisses guider par moi

pour ce que tu n'connais pas :

j'ai pu choisir ce matin

un T-shirt qui te va bien.

 

LUCAS - Ça ne te rappelle rien? Tu ne m'as pas choisi un T-shirt, mais tu m'as conseillé de boire un chocolat chaud au lieu de prendre une glace. Et reconnais que je suis tes conseils...

 

Tu m'aides pour mes leçons,

et tu fais mes punitions ;

si mon coeur n'allait plus bien,

tu veux me donner le tien...

 

SAÏD - (plein d'espérance) Tu ferais ça pour moi, Lucas ? Tu me donnerais ton coeur?

LUCAS - Bien sûr! Sans la moindre hésitation.

SAÏD - (redevenu réaliste, voire un peu narquois) Tu ne prends pas beaucoup de risques en disant ça...

LUCAS - Pourquoi?

SAÏD - Parce que tu sais très bien qu'aucun chirurgien n'acceptera de te tuer pour me donner ton coeur!

Lucas tapote amicalement le crâne de Saïd :

LUCAS - Mais c'est qu'il y en a, là dedans! Tu as tout à fait raison, mais j'ai trouvé comment contourner cette difficulté : il suffit de faire une sorte d'échange-standard : on te met mon coeur, et on me met le tien! Et je continuerai à vivre le temps que toi tu aurais vécu. On ne pourra rien reprocher au chirurgien, puisqu'il ne m'aura pas tué : il laissera simplement évoluer les choses...

SAÏD - (qui n'en revient pas) Alors, tu aurais vraiment fait ça? Et tu te serais laissé mourir, avec mon coeur malade?

LUCAS - Oui, mais j'aurais été très heureux. Tu ne te rends pas compte : avoir ton coeur, en moi! Jusqu'à la fin, j'aurais savouré chacun de ses battements...

SAÏD - (ébahi) Tu es incroyable!

LUCAS - Ceci dit, je dois t'avouer quelque chose. Cette histoire de te donner mon coeur si tu étais malade, je crois bien que je l'aurais fait aussi pour beaucoup d'autres enfants... Tu n'est pas déçu?

SAÏD - Non, Lucas, c'est normal : même si je suis ton préféré, je sais que tu aimes tout le monde...

scène 39. intérieur nuit 20" salon de la maison.

22 h 05. Lucas a éteint les lumières du salon, ne laissant qu'une petite lampe près de la TV. Comme, malgré le chauffage, il ne faisait pas très chaud à cause du mistral, il a pris une couverture, sous laquelle il s'est mis avec Saïd, assis sur le canapé, serrés l'un contre l'autre, et ils sont bien contents. Seuls les visages dépassent de la couverture.

NARRATEUR : Puis, ils regardèrent un film, sur TNT, qui racontait l'histoire d'un inventeur anglais qui, en 1900, avait conçu une machine à voyager dans le temps, qui revenait raconter ce qu'il avait vu dans le futur, et puis qui y retournait définitivement. Saïd n'hésitait pas à poser des questions sur les péripéties de l'histoire, et Lucas y répondait volontiers. Quand le film se termina, il était 23 h 30.

 

scène 40. intérieur nuit 18" salon de la maison.

Lucas et Saïd sont encore assis sur le canapé, toujours sous la couverture qui ne laisse voir que les visages.

LUCAS - Il serait peut-être temps d'aller dormir, maintenant...

SAÏD - Oh, on est bien ici, comme ça...

LUCAS - Oui, mais demain matin on se réveillera avec des courbatures! Il vaudrait mieux que tu dormes dans un lit. Et tu as décidé quoi, pour moi?

SAÏD - Toi? Tu dors avec moi! Et il n'y a pas à discuter...

 

scène 41. intérieur nuit 2'15" chambre à coucher.

 

 

23h 50. Une petite lampe, restée allumée dans le salon, donne une faible lumière dans la chambre, ce qui permet de voir Lucas et Saïd étendus côte à côte. Lucas, fatigué par une telle journée, a déjà les yeux fermés, mais pas Saïd. Celui-ci, doucement, met un bras autour des épaules de Lucas. Après quelques instants, Saïd demande :

SAÏD - Lucas, tu dors?

LUCAS - (voix ensommeillée) Non, pas encore...

SAÏD - Je crois que je vais encore avoir des problèmes pour m'endormir.

LUCAS - Parce que tu as dormi dans la voiture?

SAÏD - (pas très à l'aise) Non, c'est... autre chose.

LUCAS - Dis toujours...

SAÏD - (avec sa franchise habituelle) Ben voilà, j'ai mon sexe qui est tout gonflé...

Lucas se réveille tout à fait, assez surpris.

LUCAS - Ce sont des choses qui arrivent! À ton âge, c'est fréquent, mais ça finit par passer...

SAÏD - Oui, après que je me sois tourné et retourné pendant des heures...

LUCAS - (qui, avec sa naïveté habituelle, ne comprend pas où Saïd veut en venir) Ben oui, mais qu'est-ce que tu veux qu'on y fasse?

SAÏD - Je sais bien quoi, mais j'ose pas te le dire...

LUCAS - Pourquoi? Allons, dis toujours. Je te promets de ne pas me moquer de toi.

SAÏD - Ni de te fâcher?

LUCAS - (rassurant) Ni de me fâcher...

SAÏD - N'empêche que c'est dur à dire...

LUCAS - Si c'est comme ça, on risque de ne jamais en sortir... Ecoute, j'ai une idée : tu me le dis tout bas à l'oreille, et si c'est trop horrible, je pourrai toujours faire semblant de ne pas avoir compris. Tu essaies?

Saïd met aussi son autre bras autour du cou de Lucas, et rapproche les lèvres de son oreille pour lui parler. Quand il a fini, Lucas lui dit :

LUCAS - Tu voudrais que je fasse pour ton sexe comme pour ton genou et ton orteil? (un silence ; Lucas ne peut s'empêcher de plaisanter : ) Tu veux que je lui mette un sparadrap !?

SAÏD - Idiot! Tu te moques de moi!

LUCAS - Excuse-moi, c'est plus fort que moi... Bon, d'accord, je vais faire ce que tu désires : je ne veux pas que tu croies que je ne t'aime qu'à moitié. Si moi qui t'adore, je te repousse, tu vas te croire rejeté du monde entier. Ceci dit, ne te fais pas des idées sur mon compte : pour un autre que toi, rien que d'y penser, je commencerais à me sentir mal.

SAÏD (qui réalise qu'il exige peut-être trop de Lucas) - Mais t'es pas obligé, Lucas, tu sais ; je ne t'en voudrai pas, je comprendrai...

LUCAS - (qui ne veut à aucun prix décevoir Saïd) Non, va! Pour toi c'est différent, c'est même le contraire : ce sera pour moi un grand honneur...

Fondu avec la photo du cimetière, en zoom arrière progressif, partant du portail du cimetière et laissant peu à peu entrevoir les tombes, pendant le texte du NARRATEUR :

 

 

NARRATEUR : Quelques années plus tôt, Lucas avait reçu une demande bien plus banale d'un autre jeune ; au nom de la "morale", de la pudeur, du "qu'en dira-t-on", oh il n'avait pas refusé ce que le jeune souhaitait, il avait fait pire : il avait fait semblant de ne pas comprendre... Mais le jeune s'est dit que si quelqu'un d'aussi gentil que Lucas le rejetait, il serait rejeté par tout le monde sa vie entière, et le soir même il s'est suicidé dans des circonstances épouvantables"

Vue de la tombe, avec les fleurs :

 

 

"Les morceaux de son corps étaient éparpillés un peu partout dans les arbres ; tout ce qu'on a pu en rassembler tenait dans un sac poubelle, et le cercueil faisait à peine 80 cm...

Le jeune a eu un bel enterrement, et la "morale" était sauve ; bref tout le monde était content. Sauf Lucas, qui s'était bien juré de ne plus jamais courir le risque de refuser à un jeune un geste d'affection qui, au fond, ne faisait de tort à personne..."

Fondu au noir.

 

scène 42. intérieur nuit 45" chambre à coucher

23h 57. Fondu au blanc. Lucas et Saïd sont allongés côte à côte et semblent dormir. Saïd rouvre les yeux, fixant droit devant lui.

SAÏD (un peu inquiet) - Tu crois, LUCAS, que je suis un obsédé?

LUCAS (rouvre les yeux et se veut rassurant) - Mais non. Tu es simplement comme quelqu'un qui a le nez qui coule : c'est normal qu'il se mouche. À ton âge, tu as les glandes qui font de la surproduction, et c'est naturel que tu doives éliminer...

SAÏD - Ça ne t'a pas paru humiliant?

LUCAS (se tourne vers Saïd) - Tu n'as pas voulu m'humilier...

SAÏD - Non, pas du tout.

LUCAS - Alors, dis-toi bien que ce n'est pas dégradant d'accepter ça pour quelqu'un qu'on adore.

Saïd, tout content, se tourne vers Lucas et lui met ses bras autour du cou. Ils se redressent tous deux un peu.

SAÏD - Ah mon Lucas ! Je suis heureux, tu sais. J'ai enfin trouvé quelqu'un qui m'aime. Complètement.

LUCAS (dédramatisant un peu cette situation) - Oui, "corps et âme", comme on dit. Enfin! Maintenant, tu n'auras plus besoin de m'allonger sur un cactus pour être certain de moi...

SAÏD - Non, j'ai toutes les preuves qu'il me faut...

LUCAS (taquin, il touche du doigt le bout du nez de Saïd) - C'est pas tout ça. Il faudrait peut-être penser à dormir un peu : demain on a plein de choses à faire...

Ils se recouchent, légèrement tournés l'un vers l'autre, ce qui permet à leurs têtes de se toucher...

Le décompte en bas de l'écran s'agrandit, et rappelle que Lucas n'a plus que 58 h 45 minutes à vivre...

 

scène 43. intérieur jour 30" dans la chambre.

Apparition du titre "jeudi 8 h"

Dans la chambre, à cause du creux au centre du lit, Lucas, réveillé, a toujours Saïd (encore endormi) appuyé contre lui, et il n'ose pas bouger, de peur de le réveiller. Saïd se réveille à son tour. Lucas lui embrasse doucement l'épaule, et lui dit :

LUCAS - Bonjour!

SAÏD - (encore mal réveillé) Bonjour...

LUCAS - Tu as réussi à dormir?

SAÏD - Oui, j'étais fatigué, hier... Qu'est-ce qu'on fait ce matin?

LUCAS - D'habitude, je fais d'abord le tour du terrain, en marchant ; il y a un circuit d'une bonne demi-heure, ça réveille. Tu peux encore te reposer un peu, entre-temps...

SAÏD - Oh, je peux y aller avec toi...

LUCAS - Merci, j'en suis bien content. Tu as d'autres habits? Parce que dans le bois, ce n'est pas très propre.

SAÏD - Oui, j'en ai dans mon sac.

 

scène 44. extérieur jour 25" devant l'entrée de la maison.

8h 10. Lucas a passé un T-shirt et un short, et mis un foulard pour protéger son cou, car à cette heure matinale, et en altitude, il ne fait que trois degrés, et il y a encore du mistral. Il attend dehors que Saïd sorte aussi. Celui-ci sort en pull, et parka en plus. En voyant Lucas en short, qui l'attend, il lui demande :

SAÏD - Tu n'as pas froid, comme ça?

LUCAS - Non, et c'est bon que tu es là, parce que d'habitude je fais cela sans habits du tout, à part le foulard. Même quand il gèle ou qu'il neige.

Saïd le regarde avec un petit sourire de défi :

SAÏD - Eh bien, vas-y! Fais-le!

Lucas obéit en souriant. Il enlève tous ses habits et ne garde que le foulard noué autour du cou. Lucas, malgré son âge, a encore un corps d'enfant, sans pilosité. Saïd observe :

SAÏD - Tu n'as pas de poils?

LUCAS - Ben non, et ça va encore me faire plus froid ainsi. Bon, maintenant on y va, car il ne faut pas que je reste trop longtemps immobile...

La caméra précède Lucas et Saïd, les filmant de face, sans rien cacher de Lucas, pendant qu'ils montent vers le bois.

 

scène 45. extérieur jour 25" dans le terrain (terrasses boisées).

La caméra (en zoom arrière progressif) filme Lucas et Saïd (toujours de face) le long d'une des terrasses boisées.

 

 

NARRATEUR : "Pendant plus d'une demi-heure, ils parcoururent ainsi les 3 km de pistes boisées que Lucas avaient tracées dans son terrain. Saïd était étonné par la résistance de Lucas ; lui-même sentait le mistral glacial de mars pénétrer jusque sous sa parka, et Lucas, sans habits, n'avait même pas la chair de poule ; Lucas devait certainement avoir froid, même très froid, mais il semblait n'y faire aucune attention. Saïd était plein d'admiration."

 

scène 46. extérieur jour 18" sur le banc à mi-pente.

8h 45. Lucas et Saïd sont assis sur le banc où ils étaient la veille au soir. Lucas, sans se soucier du vent glacial qui lui balaye le corps, regarde les montagnes devant eux. Saïd jette des regards inquiets à Lucas ; n'y tenant plus, par curiosité il lui pose sa main sur la poitrine.

 

SAÏD - Mais tu es gelé! Viens, on rentre!

LUCAS - J'ai connu pire... Mais ne t'en fais pas, on est tout près de la maison.

Ils se remettent en route, ce que la caméra filme, toujours de face.

 

scène 47. intérieur jour 55" salon de la maison.

8h 50. Dans le salon, Lucas et Saïd sont debout juste près de la porte ; Saïd considère avec curiosité Lucas (toujours sans habits) qui a mis un thermomètre électronique sous sa langue ; quand la petite sonnerie se fait entendre, il montre le résultat à Saïd, qui s'exclame :

SAÏD - 33° 7! Comment tu fais?!

LUCAS - J'ai déjà eu 33... Et tu remarqueras que je respirais par le nez : ce n'est donc pas l'air froid qui aurait refroidi ma langue!

SAÏD - Tu ne te rhabilles pas?

 

LUCAS - Surtout pas : les vêtements sont un isolant, et si je les mettais sur la peau froide, elle resterait froide et je risquerais un malaise. Non, il vaut mieux que j'attende qu'elle se réchauffe avec la chaleur de la pièce. De toutes façons, je vais aller te faire couler un bain moussant, et la vapeur va me réchauffer aussi.

SAÏD - Et toi, tu ne prends pas de bain?

 

LUCAS - Non, le réservoir d'eau chaude ne fait que cinquante litres, c'est juste suffisant pour un seul bain.

SAÏD - Alors, c'est toi qui le prendras.

LUCAS - Non, non, après j'aurais des remords de ne pas t'avoir traité aussi bien que tu le mérites.

SAÏD (goguenard) - Décidément, on ne t'a pas changé durant la nuit! (d'un ton sans réplique:) J'ai une idée : tu prends ton bain avec moi, voilà, c'est réglé!

LUCAS - D'accord, merci. J'espère seulement qu'un glaçon de soixante kilos ne va pas trop refroidir l'eau...

 

scène 48. intérieur jour 30" dans la salle de bain.

 

 

9h 05. Lucas et Saïd sont assis dans le bain moussant, en vis à vis. Lucas soulève légèrement le pied de Saïd, à côté de lui, et lui enlève avec précaution le pansement de son orteil ; puis il lui lave chaque pied avec la mousse du bain. Peu après, Saïd lui demande :

SAÏD (un peu inquiet) - Comment tu te sens, Lucas?

LUCAS - Très bien, je dois avoir repris quelques degrés...

SAÏD - Mais c'est vrai que ça refroidit l'eau...

LUCAS - Oui, on ferait mieux de ne plus y rester trop longtemps.

Lucas sort de l'eau et commence à s'éponger.

 

scène 49. intérieur jour 20" salle de bain.

9h 08. Lucas, qui n'a remis qu'un slip, provisoirement, essuye soigneusement Saïd, sorti de l'eau à son tour. Cela leur semble naturel, à tous deux. Il aide même Saïd à s'habiller, à commencer par ses sous-vêtements, et Saïd apprécie visiblement d'être enfin materné pour la première fois de sa vie...

 

scène 50. intérieur jour 25" salle de bain.

Saïd est habillé et Lucas (toujours torse nu) lui peigne les cheveux. Pour faire cela, il doit lever un peu les bras ; Saïd en profite pour lui mettre les mains sur les côtes. Avec sa franchise habituelle, il lui dit :

SAÏD - Tu es beau, Lucas.

LUCAS - (amusé) Merci! Tu n'es pas exigeant !!! (redevenant sérieux) Mais ne t'en fais pas, toi aussi tu es beau ; tu es super-beau!

SAÏD - Et tu crois que je le resterai, en grandissant?

LUCAS - Bien sûr. À condition de ne pas manger trop de loukoums et de ne faire qu'assez peu de sport : de la marche, comme ce matin, ou un peu de natation...

 

scène 51. extérieur jour 1'00" CX sur le parking hypermarché des Angles

Titre : "Jeudi 12 h".

NARRATEUR : "Dans un hypermarché, Lucas acheta un lecteur portatif de CD pour Saïd... et aussi des nouvelles chaussettes".

12h 05. Lucas a ouvert la portière du côté de Saïd, qui a passé ses jambes à l'extérieur, et Lucas lui met les nouvelles chaussettes.

LUCAS - Tu as l'air d'un enfant de riche, comme ça!

SAÏD (qui enlève un moment ses écouteurs) - Presque... Il ne me manque plus que des trucs en or ou en argent.

LUCAS - Si ce n'est que ça! Je peux te donner ce que j'ai sur moi : mon collier avec les boules plaqué or, et la gourmette, aussi en plaqué, mais il y est inscrit "Lucas". De toutes façons, je n'avais mis ça, hier, que pour t'éviter de croire que j'étais une sorte de clochard... Qu'est-ce que tu en penses?

SAÏD - Tu te souviens de ce que je t'ai dit hier? Que je continuerais à vivre pour nous deux. Alors, je peux bien porter un bracelet à ton nom, et j'en serai content!

Lucas sourit, et il met son bracelet et son collier à Saïd.

LUCAS - Maintenant dis-moi ce que tu aimes aller voir : des paysages naturels, des monuments anciens, des villes, des villages ... ou des hypermarchés? On fera comme tu voudras.

SAÏD - Je ne connais rien dans cette région ; t'as qu'à me faire voir.

LUCAS - D'accord, et si on tombe sur quelque chose que tu n'aimes pas, on ne s'attardera pas.

 

Scène 52. extérieur jour 10" Pont du Gard

12h. 55. Lucas et Saïd sont assis sur un banc, en hauteur, en amont du Pont, et regardent le paysage, en silence (Saïd écoute encore son CD).

 

 

Le CD de Saïd se termine, il enlève les écouteurs de ses oreilles et se décharge de l'appareil auprès de Lucas.

 

scène 53. extérieur jour 18" Tarascon - château

13h 55. Titre "Tarascon, château". Lucas et Saïd sortent du château.

LUCAS (qui a des scrupules) - J'aimerais te montrer deux choses intéressantes, dans l'église Ste Marthe, juste à côté, mais comme tu es musulman, est-ce que ça te pose un problème?

SAÏD (d'un ton entendu) - Tu sais, je suis musulman comme beaucoup de Français sont chrétiens...

LUCAS - C'est à dire pas très pratiquant...!

SAÏD - C'est ça. On peut bien aller dans ton église...

 

scène 54. intérieur jour 15" dans l'église Ste Marthe (haut).

 

 

14h. Lucas et Saïd sont dans l'église, et Lucas désigne à Saïd l'orgue ancien, aux tuyaux noircis par le temps.

LUCAS - C'est l'orgue le plus ancien de toute la région ; il date de 1604.

SAÏD - 1604? Et il va encore? Tu en as joué?

LUCAS - Oui, il a été restauré, et il a un très beau son ; j'y ai donné un concert, un jour.

Puis il entraîne Saïd vers la crypte, devant le tombeau de Sainte Marthe.

 

scène 55. intérieur jour 36" dans la crypte.

14h 05. Dans la crypte, devant le tombeau de Ste Marthe.

LUCAS - On est ici dans la première église : on a construit l'autre par dessus. Je suppose que tu as déjà entendu parler du Christ?

SAÏD (avec commisération) - Ben, à ton avis? Comme toi tu as entendu parler du Prophète...

LUCAS - Bon, j'ai dit une bêtise... Eh bien, figure-toi que Marthe, celle qui est dans ce tombeau, a accueilli le Christ chez elle, et lui a fait à manger, il y a 2.000 ans. Et on a la chance de l'avoir ici, en Provence, où elle était venue se réfugier après la mort du Christ.

SAÏD (étonné) - Et tu ne dis pas une prière?

LUCAS - Je ne voulais pas t'imposer ce genre de truc... Mais si tu me le permets, je ferai une prière, en haut, dans l'autre église, devant l'autel.

 

scène 56. intérieur jour 15" dans la nef supérieure.

14h 12. Lucas et Saïd sont assis au premier rang de la nef.

NARRATEUR : " Lucas pria, non pour lui-même, mais pour Saïd, cet enfant adorable, afin qu'il continue à être aussi gentil, et qu'il aide à vivre ceux qui auraient la chance de le côtoyer. Il remercia aussi pour ces jours passés avec lui, et demanda un peu de courage pour le dernier..."

 

scène 57. extérieur jour 15" à la sortie de l'église.

En sortant de l'église, Saïd agrippe Lucas par le bras, et lui dit :

SAÏD - Je parie que tu as prié pour moi!

LUCAS - Ben oui...

SAÏD - Et moi, j'ai prié pour toi...

LUCAS - (avec reconnaissance) Merci, c'est super-gentil, et je crois que j'en ai bien besoin... Tu es vraiment un ange... Dommage qu'il n'y en a pas un peu plus comme toi!

 

scène 58. extérieur jour 5" Avignon, devant le Palais des Papes.

 

 

17h 10. Sur l'esplanade du Palais des Papes, Saïd en admire la façade imposante.

NARRATEUR : "après d'autres sites touristiques, Lucas et Saïd visitent Avignon."

 

scène 59. extérieur jour 33" place de l'Horloge.

17h 15. A la place de l'Horloge, il y a plein de monde, comme d'habitude, ainsi que dans la rue de la République, en face. Saïd est fasciné par la longue succession des terrasses des hôtels et restaurants, couvrant toute la partie de la place, à sa gauche. Il admire les belles tables et chaises, avec nappes immaculées ; les couverts sont déjà mis, et même les serviettes dans les verres.

SAÏD - Ça doit être pour les gens riches...

LUCAS - Oui, ou pour ceux qui veulent se faire plaisir une fois en passant.

SAÏD - Comme nous?

LUCAS - Je te vois venir! D'accord : comme nous... On peut bien s'offrir ça. Mais comme il n'est que 17 heures, c'est trop tôt pour dîner ; ça ne nous empêche pas de prendre une coupe de glace.

SAÏD - Ah oui, bonne idée! On entre?

LUCAS - Pas la peine : on n'a qu'à s'asseoir, ici, en terrasse, et aussitôt un serveur s'occupera de nous.

SAÏD - Comme pour les riches?

LUCAS - Comme pour les riches...

 

scène 60. extérieur jour 20" terrasse place de l'Horloge.

17h 20. Saïd et Lucas finissent de déguster une coupe de glace, tout en regardant défiler la foule sur la place, juste à côté d'eux. Lucas montre à Saïd le vieux village dessiné sur son T-shirt, et lui dit :

LUCAS - Maintenant, si tu veux, je te propose d'aller là, c'est pas loin de notre maison, et tu auras une surprise...

SAÏD - Quoi, comme surprise? Ah, c'est vrai, tu ne peux pas le dire...

LUCAS - C'est quelque chose qu'on n'a pas encore fait, et qui n'est pas possible avant une heure ou deux... Tu verras ; ça nous donne le temps d'y aller sans trop nous presser.

 

scène 61. extérieur jour 5" allées de l'Oulle

17h 30. Dans les allées de l'Oulle, comme la voiture est tout au bout, à 500 m, Lucas a pris Saïd à dos ; cela leur rappelle les bons moments de la veille...

 

scène 62. extérieur jour 1' chemin de ronde, à Aiguèze.

 

 

18h 45. Titre "AIGUEZE". Au chemin de ronde au pied des ruines du château. La caméra pivote de la vue du château vers Lucas et Saïd qui regardent la belle vue sur l'Ardèche, en contrebas, sur la suite de la falaise, creusée par le courant, et sur Saint-Martin d'Ardèche, en face, avec sa plage, que Lucas désigne à Saïd :

LUCAS - L'été, il y a plein de monde sur cette plage et dans l'eau qui n'est pas profonde. On pourrait presque traverser en marchant, s'il n'y avait pas quelques trous d'eau. Et il y a aussi beaucoup de gens qui font du canotage, avec des kayaks de toutes les couleurs ; c'est très beau.

SAÏD - Quand je reviendrai, en été, on en fera aussi, tous les deux... (réalisant soudain que dans 2 jours Lucas sera mort...) Oh Lucas! Qu'est-ce que j'ai dit...!

Saïd, navré, agrippe le bras de Lucas et appuie sa tête contre son épaule. Lucas lui caresse légèrement les cheveux et sourit :

LUCAS - Tu sais, c'est mon rôle de dire des bêtises : si tu te mets à me faire concurrence...! Mais ne t'en fais pas : un jour, nous ferons du canotage ensemble sur l'Ardèche. Tu auras l'air d'être seul, mais je serai avec toi, tout près de toi. Et j'écouterai chacune de tes paroles quand tu me diras ce que tu penses des paysages que tu verras en descendant les Gorges ; j'essayerai de te répondre par une sorte de télépathie, si c'est possible. Ou alors, je me changerai en dauphin... Bon, viens, maintenant : on approche de la surprise dont je te parlais...

 

scène 63. extérieur jour (nuit tombante) 15" rue du village

18h 55. A la sortie d'un couloir dans la roche, ils rejoignent une rue tortueuse du village, où se trouve un caveau illuminé, avec des tables recouvertes de jolies nappes fleuries.

SAÏD - C'est un restaurant?

LUCAS - Oui, une auberge, dans une très vieille maison en pierres. On va s'offrir un vrai repas, pour une fois.

 

scène 64. intérieur nuit 1'00" dans le caveau.

19h 05. L'auberge est encore presque vide. Saïd et Lucas se sont installés au centre du caveau, et Lucas a enlevé son attelle. Une serveuse vient prendre la commande.

SAÏD - Des côtelettes d'agneau, avec des haricots verts et des frites.

LUCAS - Pour moi, une omelette au fromage, avec haricots verts aussi.

SAÏD (quand la serveuse est partie) - Une omelette!? Tu viens dans un restaurant pour manger une omelette??? Tu n'es pas bien...!

LUCAS - C'est un peu long à t'expliquer. Voilà : je n'aime pas qu'on tue des animaux pour me nourrir ; surtout que leur mort est souvent horrible : on casse les pattes des vaches, on laisse longuement agoniser les poissons sur le pont des bateaux; je ne veux pas être complice de ça. Mais je ne demande à personne de faire comme moi! C'est purement personnel.

SAÏD - Et il ne te manque pas des choses, dans ton alimentation?

LUCAS - Non, les protéines, on en trouve autant dans le fromage et les produits laitiers. D'ailleurs ça fait des années que je vis comme ça, sans viande ni poisson, et je ne m'en porte pas plus mal...

SAÏD - (pour taquiner) Et tes oeufs, c'est des animaux aussi...

LUCAS - Pas tout à fait : ce sont des oeufs non fécondés, et ils n'auraient jamais donné de poussins...

SAÏD - Tu es vraiment quelqu'un de spécial! (en souriant) Mais je t'aime bien quand même...

LUCAS - Merci, tu me rassures!

 

scène 65. intérieur nuit 7'30" maison de Lucas - salon.

20h 45. Saïd est installé sur le canapé avec son lecteur de CD, et écoute les autres chansons du disque de Lucas. Celui-ci enlève les chaussures et les chaussettes de Saïd et lui met les pantoufles en tête de tigre ; ensuite, il s'assied tout près de Saïd, écoutant le faible son qui lui parvient des écouteurs. Saïd enlève les écouteurs, et se tourne vers Lucas.

SAÏD - Je viens d'écouter ta chanson sur les jeunes qui se suicident. Qu'est-ce qui arrive à ceux qui se suicident, après leur mort? Je ne pense pas qu'ils aient réussi leur "examen", comme on disait hier...

LUCAS - Non, en effet. Ils ne sont pas arrivés à aimer tout le monde : la preuve, c'est qu'ils ne s'aiment pas eux-mêmes... Il faudra qu'ils continuent leur "apprentissage" dans l'autre monde, avant d'être admis avec ceux qui ont réussi.

SAÏD - Et on doit vraiment aimer tout le monde? Même ceux qui sont méchants?

LUCAS - Ça dépend. Si tu as affaire à quelqu'un travaillé par les forces du Mal, il faut être très dur et sévère avec lui, et le punir jusqu'à ce qu'il change d'attitude et renonce à suivre les forces du Mal. Prends le cas de quelqu'un qui trouve plus facile de gagner plein d'argent en obligeant des enfants à prendre de la drogue : il ratera sa vie si on ne fait rien pour le décourager de rester dans cette voie-là.

SAÏD - Est-ce qu'il ne faut pas lui pardonner?

 

LUCAS - Si, mais à une condition : c'est qu'il regrette ce qu'il a fait et qu'il soit décidé à changer de comportement. Même Dieu ne pardonne qu'à celui qui se repent. Un autre exemple : imagine un enfant qui se fait tabasser par ses parents, sans motif ; il pourra avoir envie de se revenger contre quelqu'un, par exemple sur toi ; si tu te laisses taper sans protester pour qu'il puisse se défouler, il sera étonné ; quand il aura compris que tu fais ça pour que lui soit moins malheureux, il t'en sera reconnaissant et finira par t'adorer. Et il n'aura plus besoin de frapper quelqu'un.

SAÏD - C'est tout à fait comme dans la première chanson du CD.

LUCAS - Presque, à part que là, ça se passe entre un père et son enfant, qui est prêt à subir n'importe quoi pourvu qu'à la fin on l'aime un peu...

SAÏD - On réécoute cette chanson? Tu pourras m'expliquer certaines choses.

LUCAS - Oui, on a le temps...

Lucas met le CD sur le lecteur de la chaîne stéréo, et ils écoutent la première chanson, "Tu redeviendras mon papa" :

Tu es rentré sans rien nous dire,

et nous avons cessé de rire ;

je ne me fais plus d'illusions

sur l'atmosphère à la maison.

 

Quand tu es dans un mauvais jour,

il n'est pas possible toujours,

avec ton fusil à la main,

de te venger sur les lapins.

 

Pour un rien tes yeux deviennent fous

et tu te retournes contre nous,

mais cette fois je suis décidé

à te prouver qu'on peut t'aimer.

 

Pour gagner d'un chat l'amitié,

je me laisse mordre et griffer ;

moi, ton enfant doux et aimant,

serai aussi ton défoulement.

 

Sans dire un mot, je me déshabillerai ;

tant que tu veux, tu pourras me taper.

SAÏD - Pourquoi il se déshabille?

LUCAS - C'est un cas que j'ai réellement connu : son père l'obligeait à se déshabiller et à rester au "garde-à-vous" pour que les coups lui fassent plus mal... Et puis, ça évitait qu'il y ait du sang sur les vêtements, car sa femme l'avait quitté et il devait faire la lessive lui-même...

SAÏD - C'était un salopard...

LUCAS - Non, quelqu'un de malheureux, et son enfant l'avait compris...

Je me tiendrai sans bouger devant toi,

recevant les coups par amour pour toi.

 

Quand tu te seras défoulé,

que tu m'auras assez marqué,

tu essuieras mes larmes et mon sang

et je voudrais que tu aimes ton enfant...

 

SAÏD - C'était un enfant courageux.

LUCAS - Oui, il avait plus de courage pour affronter les coups et la souffrance, que son père pour affronter les contrariétés de la vie. Beaucoup d'enfants sont plus courageux que les adultes, mais parfois c'est trop dur, et ils se suicident.

SAÏD - Et lui, il a essayé de se suicider?

LUCAS - Non, parce qu'il pouvait se défouler sur moi : quand son père le tapait, souvent le lendemain il faisait pareil avec moi. Ou pire. J'ai même eu des côtes cassées, et ça le faisait bien rire...

SAÏD - C'était horrible ... mais ça ne m'étonne pas de toi! Tu devais beaucoup l'aimer...

LUCAS - Presque autant que toi...

Je t'en prie, prends-moi dans tes bras

et puis tu me consoleras

doucement sans trop me serrer

car j'ai mal où tu m'as blessé.

 

Tu raconteras tes ennuis,

je partagerai tes soucis ;

cela peut les diminuer

si tu veux enfin en parler.

 

J'espère qu'un jour tu comprendras

qu'on devrait plutôt faire comme ça,

et que l'amour que j'ai pour toi

dans les problèmes te soutiendra.

 

C'est moi qui te consolerai

et les idées te changerai ;

tu t'intéresseras à moi

et je n'aurai plus peur de toi.

 

Je parlerai de mes problèmes

car je ne suis pas "fort en thème" ;

ce partage nous rapprochera,

tu redeviendras mon papa,

mon papa...

 

SAÏD - Et pour l'enfant que tu as connu, ça s'est terminé comme ça aussi?

LUCAS - Presque. Son père s'est fait implanter un médicament, et ça l'empêchait de boire. Du coup, sa femme a accepté de revenir ; c'est moi qui ai été pratiquement "l'enlever" dans un camp de nomades qui ne voulaient plus la lâcher : ça a été un fameux rodéo en voiture...

SAÏD - Là, tu m'étonnes! Je ne te voyais pas comme ça...

LUCAS - Il y a beaucoup de choses qui t'étonneraient dans ma vie, si tu savais. Mais je n'ai plus assez de temps pour tout te raconter. Par exemple, j'ai eu une idée de traitement du sida par l'hélium, mais personne n'a voulu tenter l'expérience, même des malades qui ont préféré mourir!

SAÏD - Et c'est quoi l'hélium?

LUCAS - C'est un gaz rare, qui a une propriété intéressante : il dissipe la chaleur ; si on le mélange à l'oxygène et qu'on respire ça, on a sa température qui baisse.

 

SAÏD - Et ça peut aider pour le sida?

LUCAS - Justement, le sida a besoin de chaleur pour vivre : il est apparu à une époque de réchauffement de la planète, qui a entraîné notre propre réchauffement, ce qui nous rend "intéressants" pour des virus qui nous laissaient tranquilles auparavant parce que étions trop froids à leur goût. Et le virus du sida aime la chaleur : il est originaire des pays chauds, et il meurt très vite dès qu'il est à l'air libre, plus froid. Donc j'avais pensé qu'il serait bon de savoir ce que donnerait une baisse de température chez un malade, grâce à l'hélium.

SAÏD - Ou en se promenant au froid, sans habits, comme tu fais...

LUCAS - Tu as raison : depuis que je fais ça, je n'ai plus jamais eu de rhume ni de grippe : je dois être trop froid pour ces micro-organismes.

SAÏD - Alors, ton expérience aurait pu marcher?

LUCAS - Ce n'est pas impossible. Il aurait suffi de passer quelque temps dans un caisson de plongée, à respirer ce mélange oxygène-hélium ; j'avais même réussi à mettre un peu d'argent de côté pour louer le caisson, mais puisque ça n'intéressait personne, je l'ai dépensé pour faire mes disques...

SAÏD - (en plaisantant) C'est peut-être pas la meilleure idée que tu as eue...

LUCAS - (avec sincérité) Tu veux rire! Sans ça, je ne t'aurais jamais connu... Et je préfère trois jours de bonheur avec toi, que mille ans seul dans mon coin, et je parle sérieusement.

SAÏD - Je veux bien te croire...

LUCAS - Je te donne un autre exemple de ce qui est arrivé dans ma vie : je suis une des rares personnes à qui on a élevé un monument de son vivant...

SAÏD - Qu'est-ce que tu avais fait?

LUCAS - Bof, trois fois rien : j'avais sauvé la vie de plusieurs centaines de personnes, et préservé la santé de plusieurs milliers, en empêchant l'installation d'une usine qui allait leur donner le cancer...

SAÏD - Tu es vraiment quelqu'un de super, dis donc!

LUCAS - Oh, je fais ce que je peux...

SAÏD - À propos, je comprends maintenant pourquoi, hier, tu me disais que c'était important d'étudier, pour aider les gens en empêchant ce genre de chose.

LUCAS - Tu retiens ce que je te dis, alors? Là, c'est toi qui m'étonnes...!

SAÏD - Lucas, tu es le premier à avoir des vraies conversations avec moi, parce que je compte pour toi et que tu veux m'aider. Je ne risque pas d'oublier ce que tu me dis!

LUCAS - Bon, maintenant on va être un peu moins "sérieux" ; on a encore le temps de regarder une cassette video : "Batman".

SAÏD - Batman? Oh oui, j'ai toujours eu envie de le voir!

LUCAS - Et non seulement tu vas le voir en format 16/9, comme au cinéma, mais tu vas aussi l'entendre : je vais faire passer le son stéréo dans quatre baffles autour de nous : on sera ainsi au coeur de l'action.

 

scène 66. intérieur nuit 15" idem (salon).

Seule une veilleuse est allumée, près de la TV. Assis sur le canapé, serrés l'un contre l'autre sous la couverture, Saïd et Lucas, tout en mangeant une barre chocolatée, regardent le film et se laissent pleinement envelopper par l'action tumultueuse autour d'eux... C'est vraiment un bon moment pour tous les deux, et principalement pour Lucas, ravi de voir Saïd aussi heureux (qui le manifeste :)

SAÏD - Merci, Lucas. Merci pour tout ce que tu fais pour moi.

LUCAS - Toi aussi, Saïd. Merci pour tout le bonheur que tu me donnes...

A nouveau, l'horloge avec le décompte s'agrandit : malgré le bonheur de l'instant présent, la fin dramatique n'est plus qu'à 36 h 50 min....

 

scène 67. extérieur jour 27" derrière la maison de Lucas.

8h 05. La caméra montre une vue du toit de la maison, depuis l'arrière (Nord, cette fois) ; le titre "Vendredi- 8h 05" s'inscrit à l'écran et le décompte réapparaît. La caméra pivote vers la gauche et montre Lucas et Saïd qui montent dans le terrain, comme la veille, pour la "promenade", avec toujours aussi "peu" d'habits en ce qui concerne Lucas.

NARRATEUR : "Quand Saïd et Lucas se réveillèrent, ils décidèrent de commencer leur journée exactement comme la veille, adoptant cela comme une sorte de rituel. Ils mirent 35 minutes pour faire le tour du terrain, avec Lucas n'ayant toujours qu'un foulard autour du cou et Saïd admirant la résistance de Lucas ; comme le mistral était moins fort, Lucas avait 34° 1 en rentrant."

 

scène 68. intérieur jour 7" salle de bain.

Vue de Lucas et Saïd assis dans la baignoire.

NARRATEUR : "Ils accomplirent aussi le rite du bain en commun, avec Saïd qui ressentait une certaine volupté à se laisser, ensuite, ...

 

scène 69. intérieur jour 11" salle de bain.

Vue de Lucas coiffant les cheveux de Saïd.

NARRATEUR : .... sécher, habiller, et coiffer les cheveux. Ils profitaient tous deux, sans complexes, de ces moments de douce complicité et de tendresse, sachant que bientôt ce serait, hélas, terminé..."

 

scène 70. extérieur jour 15" Jardins de la Fontaine.

Titre "vendredi 11 h 20 - visite de Nîmes"

Lucas et Saïd arrivent à la grille (est) du Jardin de la Fontaine. Saïd se tourne vers Lucas:

SAÏD - Tu sais, il n'y a pas beaucoup de gens ici, et j'aimerais bien quelque chose...

Lucas comprend.

LUCAS - Oui, moi aussi ça me ferait plaisir.

Et il prend Saïd à dos, sans se soucier du "qu'en dira-t-on" : ils sont dans leur monde bien à eux.

 

scène 71. extérieur jour 6" Jardins de la Fontaine.

Lucas fait voir à Saïd le bassin avec colonnettes de la fontaine de Nemausus ; ils admirent les successions de balustrades et les plantations bien soignées.

 

 

scène 72. extérieur jour 50" terrasse des Jardins de la Fontaine.

11h 40. Comme il fait vraiment bon, avec le mistral réduit à une brise, Lucas et Saïd sont attablés à la terrasse proche du Temple de Diane, et boivent une menthe à l'eau, tout en admirant les colonnades en gradins s'élançant à l'assaut du Mont-Cavalier surmonté de la Tour Magne, vestige de l'enceinte romaine.

LUCAS - Tu sais ce qui est pratique, quand je te porte? C'est que tu me guides, et je vais où tu veux, sans que j'aie l'air de te suivre comme un petit chien, ou au contraire de te traîner derrière moi.

SAÏD - (en souriant) C'est tout ce que tu as trouvé comme excuse pour dire que tu aimes bien ça?

LUCAS - Oui, c'est vrai, d'accord, j'aime bien. J'aime bien être tout près de toi, sentir tes mains s'agripper à mes épaules, avoir ta tête tout près de la mienne ; et si on doit me pendre pour ça, eh bien tant pis!

SAÏD - Il y en a qui voudraient te pendre?

LUCAS - Oui, tous ceux que ça rend malade de voir deux personnes heureuses ensemble, et qui ne rêvent que de détruire ce bonheur...

Ils vident ce qu'il reste de leur menthe à l'eau. Saïd demande :

SAÏD - Tu me porteras jusqu'à la grille de sortie?

LUCAS - Même un peu plus loin : jusqu'au boulevard Victor Hugo.

SAÏD - Tu en profites, hein...

LUCAS - Eh oui...

 

scène 73. extérieur jour 15" quai de la Fontaine.

12h. Lucas a pris Saïd à dos. A la monumentale grille de sortie du Jardin, ils tournent à gauche, longeant le bord sud du Quai de la Fontaine. Saïd est ravi de ce genre de ballade, tellement qu'il demande à Lucas :

SAÏD - LUCAS, je peux te mordre? Un petit peu?

LUCAS - Oui, vas-y, ne te gêne pas...

Saïd dégage un peu plus l'ouverture en V du sweat-shirt de Lucas, et lui plante les dents dans le muscle de l'épaule, comme sur l'île du Frioul. Lucas sourit. De temps à autre, Saïd relâche les dents, pour reprendre sa respiration, et puis les replante de plus belle...

 

scène 74. extérieur jour 5" Port-Camargue - plage Sud

Titre "Port-Camargue - 15h 20". Ayant retroussé leurs pantalons, Lucas et Saïd se promènent dans l'eau peu profonde, cherchant des coquillages pour Saïd, qui les voulait grands et colorés, et qui montre fièrement ses découvertes à Lucas, et les lui confie.

 

scène 75. extérieur jour 5" dans les dunes.

16h. Au soleil déclinant, dans le creux de la dune, il fait chaud ; Saïd et Lucas se mettent torse nu et s'allongent côte à côte sur le flanc du creux, les yeux fermés, face au soleil, profitant de ses rayons... Lucas se laisse glisser dans une douce somnolence.

 

scène 76. intérieur nuit 1'00" dans un restaurant "4 Pentes".

Titre "Marguerittes - 19h 45". Lucas et Saïd sont attablés dans le restaurant, près d'une fenêtre avec vue sur l'autoroute. Saïd examine la carte, et dit :

SAÏD - T'as vu, ils ont des brochettes...

LUCAS - Profites-en, prends autant que tu veux.

SAÏD - Oui, mais c'est manger des animaux...

LUCAS - Ça ne fait rien, va. Quand tu sera rentré dans ton pays, il faudra bien que tu continues à manger comme c'est l'habitude là-bas...

SAÏD - Et toi, qu'est-ce que tu vas prendre? Ils ne font pas d'omelettes, ici...

 

LUCAS - Oui, ça m'ennuie bien un peu, mais c'est pas un gros problème : je vais prendre une brochette de dinde.

SAÏD - Toi???

LUCAS - Ben oui. Tu sais, un être humain, surtout comme toi, est plus important qu'un animal; si toi tu manges des brochettes et que moi je me contente d'un peu de salade, tu ne seras pas très à l'aise et tu auras l'impression que je te fais des reproches. Il vaut mieux laisser parfois ses principes de côté plutôt que de vexer un ami ; la dinde comprendra et me pardonnera.

SAÏD - Et pourquoi tu prends de la dinde?

LUCAS - Parce qu'une dinde souffre moins qu'une vache quand on la tue ; et puis c'est moins gras et pas mauvais du tout...

SAÏD - Alors, j'essaierai de la dinde, moi aussi!

LUCAS - Avec des frites?

SAÏD - Avec des frites!

 

scène 77. intérieur nuit 25" au "Quatre Pentes" (idem).

20h 18. Lucas et Saïd mangent de la mousse au chocolat ; Lucas a un verre de cassis, qu'il fait goûter à Saïd.

NARRATEUR : "Pour le dessert, Lucas et Saïd prirent une mousse au chocolat ; comme elle n'était vraiment pas énorme, ils en recommandèrent : après tout, cela ne servait plus à rien de faire des économies... Lucas se permit même un petit verre de liqueur de cassis, dont il fit renifler la bonne odeur à Saïd, qui y trempa ses lèvres, et trouva ça bon, même si ça "piquait" un peu. Ils passaient tous deux un bon moment, en fait c'était le dernier..."

scène 78. intérieur nuit 20" maison de Lucas - salon.

21h 50. Lucas et Saïd sont dans le salon. Lucas, qui a passé sa fameuse chemise jaune "à un bouton", tient à la main un rouleau d'essuie-tout, un feutre, une petite équerre en plastique et un rapporteur.

SAÏD - Tu as dit qu'on allait répéter sur le canapé ; c'est là que ça se passera?

LUCAS - Oui, Saïd, j'ai réfléchi à tout ça dans la voiture, pendant que tu dormais, et il faut absolument qu'on vérifie tous les détails, ce soir, afin de ne pas avoir de surprises demain. Après, on regardera un très beau film que je t'ai choisi, et on ne pensera plus à ça...

Lucas dépose les objets sur le sol, juste devant le canapé.

 

scène 79. intérieur nuit 3'10" dans le salon.

Le pauvre Saïd est assis sur le canapé, au bord des larmes. Lucas s'assied à droite de Saïd, et fait un quart de tour pour allonger les jambes sur le canapé, tournant le dos à Saïd. Il s'étend avec le dos sur les jambes de Saïd, pour avoir la poitrine à portée de ses mains, et la tête sur sa gauche, près de l'accoudoir du canapé, sur un plaid replié en oreiller. Lucas fait passer son bras droit, qui est contre l'estomac de Saïd, derrière ses hanches. Entre-temps, le NARRATEUR dit :

NARRATEUR : "les extrémistes avaient accepté que Lucas ne soit pas égorgé, mais poignardé au coeur, à condition que cela se fasse cm par cm pour bien le faire souffrir, et qu'un caméscope enregistre la scène, pour éviter que Saïd ne "triche"".

LUCAS - Avec mon bras derrière toi, cela me dégage la poitrine et écarte bien les côtes : ce sera plus facile. Ça va, Saïd?

Saïd soupire et hoche la tête ; il semble dépassé et a peine à croire à ce qu'il va devoir faire le lendemain.

LUCAS - T'en fais pas, tu n'as qu'à faire ce que je vais te dire. Pour commencer, ouvre ma chemise. Vas-y...

Saïd défait le bouton unique et découvre le torse de Lucas. Celui-ci, de sa main gauche libre, prend le marqueur aux pieds de Saïd et le lui tend.

LUCAS - Tu vois bien le sternum, et sa longueur? Mets ton doigt sur le milieu et puis cherche le creux entre les côtes juste à côté, sur la gauche... Tu sens? Bon, avec le marqueur tu suis et dessine le creux depuis le sternum sur cinq centimètres ; vas-y...

Saïd fait une marque bleue le long du creux entre les côtes. Lucas explique :

LUCAS - Comme j'ai la peau un peu épaisse, tu risques d'avoir du mal à la transpercer, et il vaut mieux que tu fasses d'abord une incision avec un cutter. Dépose le marqueur sur le canapé.

Lucas prend le rapporteur aux pieds de Saïd et le lui tend.

LUCAS - Imagine que c'est ça le cutter. Vas-y, fais-moi une belle incision, en suivant ton trait de marqueur, d'un geste rapide pour que je souffre moins... (Saïd le fait) C'est ça. Mais demain, il faudra appuyer plus fort, pour bien traverser la peau du premier coup. Refais-le encore, plusieurs fois, pour bien t'habituer au geste... (Saïd recommence plusieurs fois le geste) Tu vois, c'est pas si compliqué... Maintenant, dépose aussi le rapporteur.

Lucas prend l'essuie-tout sur le sol, et le tend à Saïd.

LUCAS - Fais semblant de nettoyer un peu le sang dans la plaie ; il n'est pas certain qu'il y en ait, mais il vaut mieux prévoir. Vas-y... (Saïd fait cela) Très bien... Dépose ton essuie-tout.

Lucas prend cette fois l'équerre sur le sol et la tend à Saïd.

LUCAS - Le plus dur est fait, contrairement à ce que tu penses. Imagine que la pointe la plus fine de cette équerre est la pointe du poignard. Tu "l'introduis" dans la fente de la peau, sans forcer, en ayant la lame bien parallèle aux côtes, pour ne pas qu'elle reste coincée. Vas-y...(Saïd fait comme ça). Voilà. Maintenant, mets tes deux mains sur le dessus, et fais semblant d'appuyer un coup bref, pour enfoncer d'un ou deux centimètres ; puis, tu reprends ta respiration ; tu enfonces encore un peu ; tu respires à nouveau, et tu enfonces une dernière fois. Vas-y...

Saïd fait ces gestes.

LUCAS - Tu vois, ce n'est pas si compliqué...! Comment tu te sens?

SAÏD - Je n'ose pas te le dire...!

LUCAS - Pourtant, tu as été entraîné à ça...

SAÏD - (d'un ton vif) Oui, sur des animaux morts! Et souviens-toi : je devais faire ça au pire "ennemi" de l'Islam, pas à mon meilleur et seul ami!

LUCAS - Ça rappelle un peu Abraham qui devait sacrifier son fils unique, qu'il adorait...

SAÏD - Oui, mais Dieu a arrêté son bras!

LUCAS - Qui sait. Il se produira peut-être quelque chose dans ce genre, demain...

SAÏD - (sceptique) J'aimerais bien le croire...

LUCAS - Moi, j'ai confiance. Je suis sûr que ça se passera moins mal qu'on ne le pense : moins d'une minute d'angoisse pour moi et de détresse pour toi : on n'en mourra pas. (réalisant l'énormité qu'il vient de dire....) Oui, d'accord, j'ai encore dit une bêtise... Bon, pour nous changer les idées, je te propose de regarder la cassette "l'Histoire sans Fin".

SAÏD - (en souriant) "Sans fin", on va y passer la nuit, alors?

LUCAS - Mais non, c'est parce que c'est une histoire qui se renouvelle sans arrêt, tu comprendras. Les deux héros nous ressemblent un peu : ce sont deux enfants,...

SAÏD - (avec tendresse) C'est vrai que t'es encore un enfant!

LUCAS - Oui... Celui qui s'appelle Atreyu te ressemble : il est plein de courage et fait face à tous les problèmes pour essayer de sauver le Pays de Fantasia. Moi, je serais plutôt comme le jeune Bastien, celui qui suit l'histoire dans un livre, et qui ne comprend rien, mais alors rien du tout à ce qu'il doit faire : il n'est pas plus futé que moi ; mais une fois qu'il a enfin compris, c'est lui qui sauve toute la situation, à la dernière minute...

 

scène 80. intérieur nuit 20" chambre à coucher.

Lucas et Saïd viennent de se mettre au lit. Saïd est songeur.

SAÏD - LUCAS, je ne peux pas m'empêcher de penser à demain...

LUCAS - C'est normal, va. Mais comme il faut que tu dormes, on va te faire un peu de relaxation : je vais te masser le dos, pour te détendre ; quand ça ira mieux, tu te retourneras, et je masserai doucement ton visage, pour finir.

Lucas lui masse donc les épaules et le dos, non pas avec les paumes, mais avec les bouts des doigts, pour que ce soit plus doux.

scène 81. intérieur nuit 30" chambre.

Saïd, plus détendu, s'est retourné et couché sur le dos, les yeux clos. Lucas lui masse et embrasse très doucement les diverses parties de son visage ; il lui prodigue toute la tendresse dont il est capable, et Saïd, de son côté, en fait d'amples provisions pour des jours inévitablement plus sombres... Lucas termine en posant longuement ses lèvres sur le coeur de Saïd, qu'il sent ainsi vivre. Puis, il remet la couverture sous le menton de Saïd, et se couche aussi, pour la dernière fois, la tête contre la sienne, tandis que l'impitoyable décompte s'agrandit...

 

scène 82. intérieur jour 5" chambre.

Apparition du titre "Samedi - 8h 30", et fondu au blanc, montrant, dans la chambre, Lucas et Saïd, réveillés, mais silencieux et serrés l'un contre l'autre, pour se réconforter, comme deux enfants surpris par l'orage.

 

scène 83. intérieur jour 50" chambre.

8h 45. Lucas voit sur le radio-réveil qu'il est 8 h 45.

LUCAS - Si on allait faire notre promenade? À notre aise?

SAÏD - (calme) Oui, il est temps. Tu vas toujours y aller sans vêtements?

LUCAS - Bien sûr, il n'y a pas de raison de changer nos habitudes.

SAÏD - (d'un ton détaché) Mais est-ce que ça vaut bien la peine d'encore te faire souffrir du froid?

LUCAS - Je le crois, ne serait-ce que pour expier un peu les péchés que j'ai certainement commis dans ma vie...

SAÏD - (un peu plus animé) Toi? Allons donc!

LUCAS - Mais si. Le péché, ce n'est pas seulement faire du mal, c'est aussi "rater une occasion d'aimer" ; et comme je ne suis pas très dégourdi, j'ai dû rater pas mal d'occasions d'être gentil, sans m'en apercevoir...

SAÏD - (reproche amical mais ferme) Comme maintenant, par exemple, où tu t'amuses à décourager tous ceux qui ne te valent pas, et ils sont nombreux! C'est comme si le premier de la classe racontait à tout le monde qu'il croyait avoir raté ses examens : tu imagines la panique chez les autres!

LUCAS - (en souriant) Tu as raison, j'exagère. Je te promets d'être un peu moins modeste...

 

scène 84. extérieur jour 15" devant la maison.

8h 50. Saïd, qui a mis le survêtement noir/vert de la veille au soir, sort de la maison, suivi de Lucas, seulement vêtu de son foulard autour du cou. Saïd remarque sur la poitrine de Lucas un peu de traces du marqueur de la répétition de la veille ; il s'approche de Lucas, et avec un peu de salive sur les doigts, il entreprend d'estomper cette marque dérangeante...

 

scène 85. extérieur jour 12" tout en haut du terrain.

Dans les parties assez larges des allées, Lucas et Saïd se donnent la main.

 

 

NARRATEUR : "Le mistral était complètement tombé, et il faisait huit degrés, ce qui était très supportable pour Lucas, qui avait connu bien pire... Ils firent donc la promenade à leur aise."

 

scène 86. extérieur jour 20" banc à mi-pente du terrain

Lucas et Saïd sont assis sur le banc, à mi-pente du terrain.

NARRATEUR : "Comme chaque fois, ils s'assirent sur le banc, à mi-hauteur, pour regarder le paysage s'étendant devant eux. Une partie des montagnes n'était plus visible, dissimulée par la brume. Lucas fit comme si c'était un jour ordinaire, et ne s'attarda pas plus que d'habitude."

 

scène 87. intérieur jour 12" salle de bain.

Lucas et Saïd sont assis en vis à vis dans la baignoire, et Lucas lave les pieds de Saïd, en esquissant un pauvre sourire.

NARRATEUR : "Puis ils prirent leur bain ensemble, et Lucas lava encore les pieds de Saïd, comme depuis le premier jour. Quand ils se regardaient, ils essayaient de sourire : cela aurait été dramatique de se laisser aller."

 

scène 88. intérieur jour 15" salle de bain.

Lucas termine de peigner les cheveux de Saïd, et lui met ses souliers. Saïd a un regard plein de tristesse.

NARRATEUR : "Puis Lucas s'essuya, et essuya Saïd, en prenant bien son temps ; Saïd appréciait, et se laissa habiller et puis peigner les cheveux, comme les autres fois. Lucas lui mit ses souliers, sa montre, son collier et sa gourmette."

 

scène 89. extérieur jour 35" devant la balancelle.

Lucas a mis la couverture sur la balancelle, qui avait perdu ses coussins depuis longtemps. Il y est assis avec Saïd à sa droite. Il n'a plus qu'un quart d'heure avant son exécution, et sent le trac monter en lui. Sûr de l'affection de Saïd, il n'hésite pas à lui demander :

LUCAS - (un peu perdu) Tu me prends un peu dans tes bras?

SAÏD - (sans hésiter) Mais oui, viens...

Il met sa tête sur le coeur de Saïd, qui l'entoure de son bras gauche, laissant l'autre avec la main sur son genou droit.

LUCAS - Tu sais quoi, je t'entends vivre...

SAÏD - (désabusé) Oui, ... vivre... si on peut dire!

Après quelques instants, Lucas lève les yeux vers Saïd.

LUCAS - On est bien dans tes bras. J'aurais bien voulu être ton enfant ; ça doit être super...

SAÏD - (avec conviction) Lucas, j'espère bien que si j'ai des enfants un jour, ils te ressembleront, et que j'aurai plein de petits Lucas...

LUCAS - (qui retrouve un demi-sourire) Plein de petits Saïd, ce ne serait déjà pas si mal...

 

Scène 90. intérieur jour 7' salon

Lucas présente à Saïd le petit paquet où est emballé le couteau, et il commence à le défaire. Lorsque le poignard apparaît, avec son horrible lame froide et inquiétante qu'il va falloir enfoncer dans le corps et le coeur de Lucas, ils ont tous deux un choc violent. Lucas réussit à se dominer, en prenant une grande inspiration, mais c'en est trop pour Saïd : il se couvre le visage des mains et éclate en sanglots. Lucas avait tout prévu, sauf ça !

Il laisse choir le couteau sur le canapé et prend Saïd dans ses bras, le laissant pleurer tant qu'il veut. Quand finalement Saïd relève la tête, Lucas lui essuie ses larmes avec son mouchoir propre, et le laisse s'y moucher.

Puis ils s'asseyent sur le canapé, après avoir mis le couteau sur le sol.

SAÏD - Lucas, je n'ai aucune envie de te tuer!

LUCAS - Et moi, je n'ai aucune envie de mourir, surtout depuis que je t'ai enfin rencontré!

SAÏD - Qu'est-ce qu'on va faire?

LUCAS - Je n'en sais rien. Tu as une idée? Je ferai comme tu conseilleras.

SAÏD - On pourrait s'enfuir, bien loin...

LUCAS - Mais on n'a presque plus d'argent.

SAÏD - (à qui cela semble évident) On n'a qu'à revendre la maison...!

LUCAS - (qui réalise que c'est possible) Oui, c'est vrai : je pourrais vite demander à un agent immobilier de s'occuper de la vendre. En attendant, on pourrait aller dans le nord, chez mon frère, qui nous hébergera bien en attendant que la maison soit vendue.

SAÏD - (qui reprend espoir) Et ça nous permettrait de vivre dans des hôtels pendant assez longtemps pour qu'on nous ne pense plus à nous...

LUCAS - (revenu à la réalité) Mais on oublie ce qui va arriver à ta famille : est-ce que tu pourras vivre avec ça? Que nous soyons responsables de leur mort?

SAÏD - (déçu) J'avais oublié...

LUCAS - Tu comprends, leur mort va s'infiltrer entre nous comme un poison lent, et peu à peu détruire notre affection : un jour tu te demanderas si cela valait bien la peine de sacrifier leur vie pour moi.

SAÏD - Tu as peut-être raison... Mais qu'est-ce qu'on fait, alors?

LUCAS - Puisque le "plan B" ne marche pas, il faut bien se rabattre sur le "plan A"...

SAÏD - (avec véhémence) J'y arriverai jamais!

LUCAS - Mais si, il le faut... On n'en a que pour une minute... Je t'aiderai de mon mieux, fais-moi confiance, et après je resterai auprès de toi, tu le sais bien : je ne t'abandonnerai jamais. Tu te sens un peu mieux?

SAÏD - (sans conviction) Oui...

LUCAS - Installe-toi à la place où tu étais hier...

Saïd se met sur le canapé à l'emplacement prévu. Comme à la répétition, Lucas se couche sur le dos en travers des genoux de Saïd, avec la tête à sa gauche. Il est maintenant entre ses mains, et sait qu'il peut lui faire confiance. Il a pourtant un dernier souhait :

LUCAS - Saïd, est-ce que tu me permets de t'embrasser, une première et dernière fois?

SAÏD - (sans hésiter) Oh oui, Lucas, bien sûr, viens!

Lucas se redresse et ils s'étreignent ; leurs lèvres se joignent, quelques secondes, non pas en un baiser d'adultes, érotique et goulu, mais en un baiser d'enfants, tendre et léger. Personne n'avait jamais embrassé Saïd ou Lucas avec affection, et cette sensation nouvelle fait un effet extraordinaire sur tous deux.

LUCAS - Ah, Saïd! Tu ne peux pas savoir comme je suis heureux, grâce à toi! Merci!

SAÏD - Merci à toi aussi, c'était super...

LUCAS - Je n'ai plus peur, maintenant.

SAÏD - Moi non plus.

LUCAS - Alors, allons-y vite...

Sans traîner, Lucas s'étend à nouveau sur les genoux de Saïd, son flanc droit contre l'estomac de Saïd, et son bras droit passé derrière les hanches de Saïd ; aussitôt il lui dit :

LUCAS - Fais comme à la répétition, ouvre ma chemise...

Saïd défait l'unique bouton de la chemise de Lucas, et lui dénude le torse. Lucas, de sa main gauche, prend le marqueur sur le sol près du canapé, et le remet à Saïd. Celui-ci, comme la veille, repère le milieu du sternum et le creux entre les côtes voisines, où il fait un trait au marqueur bleu. Pendant qu'ensuite Saïd dépose le marqueur à ses côtés, Lucas a ramassé le cutter, dont il dissimule la lame au creux de sa main, ne présentant que le manche à Saïd.

LUCAS - Avec le cutter, tu fais plusieurs fois semblant, au-dessus du trait ; puis, quand tu seras prêt, tu me diras "j'y vais", tu prendras une inspiration, et tu appuyeras bien fort pour traverser du premier coup.

SAÏD - On a oublié l'essuie-tout...

Lucas remet le cutter à Saïd, qui a eu le temps de s'habituer à son aspect ; il retire l'essuie-tout dissimulé dans l'avant de son pantalon et le pose sur son estomac. Saïd fait comme Lucas lui a conseillé ; il fait trois fois le geste, prend une inspiration et dit :

LUCAS - Attention, j'y vais.

Lucas retient aussi sa respiration et concentre son regard sur le visage de Saïd. Celui-ci, d'un geste déterminé et rapide, reste de son entraînement au GPA, fait une incision sur la poitrine de Lucas, suivant le trait de marqueur.

SAÏD - Lucas !? Tu as eu mal?

LUCAS - Ça a juste pincé, une fraction de seconde, mais maintenant je ne sens plus rien. Dis-moi, quelle forme a la plaie? Allongée ou ovale?

SAÏD - Ovale, et c'est curieux : ça ne saigne pas...

LUCAS - (qui essaie d'être le plus rassurant possible) C'est parce que tu as traversé la peau du premier coup. Tu peux déposer le cutter, c'est terminé. Tamponne juste un peu l'intérieur de la plaie avec l'essuie-tout, et on n'en aura plus besoin. Tu ferais un bon chirurgien...

Lucas profite de ce que Saïd était absorbé par cela, pour ramasser le poignard, de sa main gauche. Lucas dit, en mentant effrontément :

LUCAS - Le plus dur est fait, Saïd, et je vais t'aider pour le reste : je vais mettre moi-même le couteau dans l'ouverture, tu n'auras qu'à reprendre le manche, et appuyer, avec le même système que tantôt : tu retiens ta respiration et tu y vas ; tu n'as plus besoin de me prévenir.

Lucas, tout en dissimulant le plus possible la lame dans le creux de sa main, ce qui n'est pas facile à cause de son doigt paralysé, porte le couteau à hauteur de la plaie. Il sait que la moindre hésitation de sa part risque de faire perdre tout courage à Saïd. Il tourne la lame de façon à ce qu'elle ne se coince pas entre les côtes, et introduit la pointe dans la plaie. Il ressent comme une piqûre.

LUCAS - Prends le manche, Saïd, dans tes deux mains, comme hier, et ne traîne pas car la pointe me fait mal...

SAÏD - (calme et résigné) Oui, Lucas...

Lucas garde ses doigts à l'arrière de la lame, pour éviter à Saïd de trop la voir, et comme pour le cutter, il concentre son regard sur le visage de Saïd, pendant que celui-ci prend le manche en mains. Saïd, sachant que Lucas souffre, n'hésite guère : il prend une inspiration et appuie brièvement sur le manche ; le couteau pénètre d'environ deux centimètres.

SAÏD - (légèrement affolé) Lucas ! Comment tu vas?!

Lucas, sans penser que sa vie se termine, ne se préoccupe que de Saïd, et veut le rassurer:

LUCAS - (avec un demi-sourire) Comme celui qui tombait du cinquantième étage, en passant devant la fenêtre du vingt-cinquième : jusqu'ici, ça va...

Ils échangent un léger sourire empreint de tristesse. Lucas ajoute :

LUCAS - Vas-y, mon frère chéri, continue...

Lucas écarte ses doigts qui cachaient encore la lame, et pose la main sur le genou droit de Saïd, afin de ne pas gêner la suite. Saïd, pensant que Lucas ne risquerait encore rien à l'enfoncement suivant, prend une inspiration et appuie de nouveau sur le poignard, mais c'est suffisant pour entamer le coeur. Lucas réussit à réprimer un sursaut, mais il sait que c'est la fin ...

LUCAS - (qui s'efforce de rester le plus calme possible, mais qui a du mal à parler) Saïd! Le coeur est touché, ... je ne pourrai plus te parler longtemps... Adieu, Saïd, adieu mon frère adoré... Je continuerai à t'aimer, tu sais... pour l'éternité...

Saïd a un sanglot. Il sent sur sa hanche la main de Lucas qui se crispe, (montré par la caméra) et il réalise qu'il souffre : à chaque battement, le coeur se blesse un peu plus sur la pointe du couteau qui l'a pénétré. Et Lucas attend son bon vouloir, comme quand il était étendu sur le cactus. Il faut lui éviter de souffrir plus longtemps. D'une voix pleine de douceur et de regret, Saïd lui murmure tendrement :

SAÏD - Adieu, mon Lucas...

Saïd sent sur sa hanche la main de Lucas (incapable de parler) qui le tapote doucement, en guise de réponse, comme pour dire : "ne t'en fais pas, mon frère bien-aimé, continue" (geste montré par la caméra).

Saïd, avec un sanglot déchirant, appuie résolument sur le couteau. Le corps de Lucas se détend progressivement ; la main sur la hanche de Saïd glisse doucement. Saïd regarde Lucas: dans la mort, il continue à lui sourire...

NARRATEUR : " Saïd ne parvenait pas à détacher son regard des yeux de Lucas, ... ses beaux yeux verts, ... immobiles à jamais..."

"Il sentait en lui un immense vide, où plus rien n'avait d'importance."

"Puis, en abaissant son regard sur la poitrine de Lucas, il vit un petit point rouge vers le bas du sternum, (montré par la caméra) et il se souvint : c'était la trace d'une épine du cactus, quand Lucas, il y avait à peine trois jours, avait accepté de souffrir pour lui, pour prouver qu'au moins une personne au monde l'aimait, et maintenant c'était fini à jamais..."

De grosses larmes montent doucement aux yeux de Saïd, mais il a trop pleuré il y a quelques minutes. Il sent un énorme chagrin silencieux l'envahir, mêlé de désespoir...

 

Scène 91. intérieur jour 1' 35" salon

Saïd considère avec détresse le corps inerte de Lucas, en travers de ses genoux, le couteau enfoncé dans le coeur... Il se met à pousser des hurlements de douleur, de plus en plus désespérés.

Lucas, qui est arrivé au Ciel, et est entouré d'autres jeunes, est consterné :

LUCAS - Qu'est-ce qu'on peut faire?

Il regarde ceux qui l'entourent, mais il n'y a pas de réponse : tous se contentent de lui sourire, comme à un enfant qui a dit une bêtise. Lucas, un peu interloqué, se dit qu'ils doivent savoir quelque chose que lui ignore...

À ce moment, Saïd se calme subitement. Il lève les yeux et regarde lentement autour de lui.

SAÏD - (avec force) Lucas ! Je sais que tu es là, comme tu l'as promis. Je ne veux plus vivre dans ce monde de méchanceté où on oblige quelqu'un à tuer son seul ami. Je veux venir avec toi, et rester avec toi, pour toujours. Je veux vivre avec les anges, ceux qui te ressemblent. Pardonne-moi pour ce que je vais faire, je n'en peux plus, je deviens fou...

Saïd fait un geste vers le couteau, mais se ravise et entreprend d'abord de retirer son sweat à capuche. Lucas, horrifié, comprend : Saïd va retirer le couteau de son coeur pour le plonger dans le sien!!! Lucas, en plein désarroi, regarde ceux qui l'entourent :

LUCAS - Je vous en supplie, qu'est-ce que je peux faire???

Les autres continuent à lui sourire, bêtement pense Lucas. Entre-temps, Saïd commence à enlever cette fois son T-Shirt ; dans un instant il va se retrouver torse nu, et il sera trop tard.

Un des jeunes, Dominique, met alors sa main sur l'épaule de Lucas, et lui dit en souriant légèrement :

DOMINIQUE - Vas-y, Lucas, ramène-nous ton ami. Il a raison : sa place est parmi les anges...

L'instant suivant, Lucas se retrouve dans son corps, juste à temps : Saïd a fini de se dévêtir et avance la main vers le couteau. Lucas ramène son bras gauche, toujours sur le genou de Saïd, et arrête le geste de ce dernier, tout surpris.

SAÏD - Lucas, mon Lucas! Tu n'es pas mort?!

Lucas ne lui laisse pas le temps de réaliser que, dans ce cas, il faudrait reprendre l'opération...

LUCAS - Si, si, je suis mort. Tu n'auras pas à recommencer à jouer du couteau...

SAÏD - Et tu es revenu, pour moi?

LUCAS - Oui, pour toi, pour te conduire vers les anges, si tu veux.

SAÏD - (content) Et on sera toujours ensemble?

LUCAS - Pour l'éternité...

SAÏD - Chouette! Et on fait comment? Tu vas me tuer, à ton tour?

LUCAS - (en souriant) Non, va! Ce sera bien plus simple, tu ne sentiras rien : tu as déjà bien assez souffert comme ça! Tu n'auras qu'à mettre ta tête sur ma poitrine et puis fermer les yeux...

SAÏD - (ravi) Oh oui, tout de suite! Je te retire le couteau?

LUCAS - Non, il doit rester : c'est aussi un des acteurs du drame.

Saïd se recule un peu et couche sa tête sur la poitrine de Lucas, lui entourant les côtes de ses bras. Lucas lui met la main droite sur les cheveux et la gauche sur le dos.

LUCAS - Tu es prêt? On ferme les yeux tous les deux?

SAÏD - Oui, Lucas...

LUCAS - Alors, on y va.

 

scène 92. extérieur jour 4' 15" au Ciel.

Dominique et les autres ont disparu. Lucas et Saïd se retrouvent seuls au Ciel. (Ils ont et gardent désormais les habits qu'ils avaient à leur mort ; Saïd restera donc sans T-shirt, avec son collier de boules d'or, sa montre, sa gourmette, le pantalon bleu à pressions, ses nouveaux souliers ; Lucas conserve sa chemise sans manches "à un bouton", et le pantalon rouge et noir.)

SAÏD - T'avais raison, j'ai rien senti!

LUCAS - Oui, je te devais bien ça.

SAÏD - Et qu'est-ce qu'on va faire, maintenant ?

LUCAS - Je ne sais pas. Tout à l'heure, j'étais entouré de plein d'enfants, mais il n'y a plus personne. On n'a qu'à attendre, on peut leur faire confiance.

À cet instant, Dominique réapparaît devant eux. Ses traits fins sont éclairés par un sourire irrésistible. De tout son être émane une extraordinaire gentillesse, mais aussi une vive force de caractère. Saïd le considère avec ravissement : encore quelqu'un qui l'aimerait et qu'il pourrait aimer. Toujours aussi franc, il lui demande:

SAÏD - C'est toi, Dieu?

DOMINIQUE - (en souriant) Non, pas tout à fait ; je m'appelle Dominique. Dieu, c'est en partie toi, Saïd ; et c'est aussi toi, Lucas. Tous ceux qui s'aiment aussi fort font partie de Dieu.

SAÏD - Et toi?

DOMINIQUE - Moi aussi, car j'ai beaucoup aimé les autres, et j'étais triste quand je ne leur servais à rien.

SAÏD - Comme Lucas?

DOMINIQUE - Oui, Saïd, comme Lucas ; mais Lucas a encore souffert plus que moi. Moi, presque tout le monde m'aimait, tandis que Lucas, tout le monde l'exploitait, sans l'aimer, et il ne s'en apercevait même pas!

SAÏD - Il y avait une raison pour que Lucas souffre autant? Il est tellement gentil...

DOMINIQUE - Oui, car Lucas n'est pas n'importe qui, et il est mort juste deux mille ans après la naissance du Christ. Ce n'est pas un hasard, car toi et lui, vous avez une mission spéciale à remplir, si vous l'acceptez.

SAÏD - (enthousiaste) On accepte, hein Lucas ?

LUCAS - Bien sûr, Saïd. Servir à quelque chose, c'est ce qu'il y a de mieux. Dis-moi, Dominique, ces derniers jours que j'ai passés avec Saïd, je ne lui ai pas raconté trop de bêtises? Je ne l'ai pas trop aimé?

DOMINIQUE - On n'aime jamais trop ; même Dieu ne nous aime que juste assez, et nous sommes loin de l'égaler. Par contre, il arrive que l'on aime mal, qu'en fait on n'aime pas l'autre, mais soi-même. Rassure-toi, Lucas, ça n'a pas été ton cas. Et pour les "bêtises", tu étais seulement un peu incomplet, par manque de temps, et par crainte d'ennuyer Saïd.

SAÏD - (un peu ennuyé) Tu étais avec nous tout ce temps-là? Même quand j'ai demandé des choses ... un peu "spéciales" à Lucas?

DOMINIQUE - Oui, mais comme Lucas te l'a expliqué, tant que c'est l'expression d'une affection sincère, il n'y a rien de mal. Et tu avais tellement besoin de preuves d'affection que cela n'aurait pas été bien que Lucas te le refuse : il aurait négligé une occasion d'aimer. Il avait refusé un jour un geste d'affection bien plus banal à un autre jeune, au nom de l'idée qu'il se faisait de la "morale", oubliant que la charité et la gentillesse sont bien plus importantes, et le jeune s'est suicidé... Avec toi, Lucas n'a pas voulu refaire la même erreur: vous n'avez donc rien fait de "mal".

LUCAS - Et quand j'ai fait se coucher Lucas sur le cactus?

DOMINIQUE - Ça, c'était moins bien. Mais seul Lucas aurait pu te pardonner... s'il en avait été malheureux, mais il t'aimait plus que son propre bonheur.

SAÏD - Saïd Tu sais, Dominique, Lucas est formidable!

DOMINIQUE - Ne t'en fais pas, tu lui ressembles : à deux vous faites la paire... C'est pour ça que vous avez été choisis, pour aider maintenant tous les jeunes en mal de vivre, ceux qui n'ont pas d'amour et pas d'espoir.

LUCAS - Compte sur nous, Dominique, on les aimera autant qu'ils en ont besoin.

SAÏD - Je reconnais bien là mon gentil Lucas ! Mais on va avoir du boulot...

DOMINIQUE - C'est très important, pour les jeunes ; les adultes ont plein de saints qui s'en occupent, mais les jeunes, à part vous deux, ils n'ont personne.

Saïd s'approche de Dominique et s'agrippe à lui.

SAÏD - (avec conviction) Et à part toi, car toi aussi tu aimes tout le monde !

Saïd entoure Dominique de ses bras et se blottit contre lui ; il tourne la tête vers Lucas :

SAÏD - Tu n'es pas jaloux ? Je ne voudrais pas que tu aies de la peine...

LUCAS - Mais non ; moi aussi j'aime bien Dominique, mais je n'ose pas le montrer...

DOMINIQUE - (en souriant) Tu as tort, Lucas ; dans notre monde, il ne faut plus cacher l'amour qui règne entre nous : personne n'est plus là pour en rire grassement, avec des sous-entendus malveillants, ou pour nous faire du mal ; ces gens-là sont "ailleurs", et pour toujours. Viens me rejoindre aussi...

Lucas n'hésite plus, et partage le bonheur de Dominique et Saïd. Puis, Lucas et Saïd se font face :

LUCAS - (à Saïd) Tu te rends compte qu'il y a à peine quelque minutes, on était en plein drame, et maintenant quelle paix! Tous nos ennuis sont finis, et je pourrai rester avec toi...

SAÏD - (amusé) Et je ne deviendrai jamais un adulte bête et méchant, comme tu disais...

LUCAS - Oui, tu resteras toujours un enfant, que tout le monde aimera. J'espère simplement que nous serons à la hauteur de la mission qui nous attend.

SAÏD - T'en fais pas, Dominique nous aidera... Lucas, tu crois vraiment qu'on va s'aimer éternellement? Maintenant qu'on va avoir plein d'amis tous les deux...

LUCAS - Bien sûr : comme tu ne changeras plus, je pourrai continuer à t'admirer pour ton bon sens, ta franchise, ta gentillesse. Et j'aurai toujours une immense envie de te ressembler...

SAÏD - Tu me rassures! (avec conviction) Parce que moi, je veux rester avec toi, même si j'ai plein d'autres amis : tu as été le tout premier à m'aimer, et tu resteras toujours le Premier dans mon coeur.

En souriant, Lucas demande :

LUCAS - Alors, mon Saïd : pour l'éternité?

SAÏD - Oh oui, mon Lucas, pour l'éternité...! (subitement) Viens!

Saïd attire Lucas dans ses bras. Et ils s'embrassent, tendrement, en riant. Comme des enfants...

Subitement, Saïd s'écarte de Lucas, et le regarde, très inquiet.

SAÏD - Lucas !

LUCAS - Qu'est-ce qu'il se passe ?

SAÏD - Lucas! Un jeune pense à se tuer, ce soir !

LUCAS - Il ne regarde pas notre histoire à la télé ?

SAÏD - Non, ses parents regardent un film cochon sur leur magnétoscope...

LUCAS - Merci, Saïd, de me rappeler notre mission. Vas-y, amène-nous auprès de ce jeune qui est malheureux...

 

scène 93. Générique de fin. 1'15"

Apparition en plein écran de la photo des ACTEURS avec leurs prénoms respectifs (ceux des acteurs).

Fondu enchaîné avec la VRAIE PHOTO de Lucas et Saïd, avec leurs prénoms : Lucas et Saïd.

NARRATEUR : " Lucas et Saïd, pour l'instant, reposent en cette terre d'Ardèche où ils ont vécu leurs trois jours de si grand bonheur terrestre avant celui de l'Autre Monde. Les visites y sont autorisées toute l'année, sauf le mercredi matin, et on peut apporter des fleurs (même artificielles). Pour les jeunes et les enfants atteints moralement ou physiquement, il n'y a aucune garantie qu'ils en repartent guéris, mais ils seront certainement réconfortés... Lucas et Saïd sont pour toujours à la disposition de tous les jeunes, et ainsi le rêve de la chanson de Lucas "un million de frères" est devenu réalité...: "

On a écrit cette chanson

pour qu'il y ait un million,

un million de frères

sur toute la terre,

un million de frères

qui veuillent bien m'aimer.

Un million de frères

sur toute la terre,

un million de frères

qui veuillent bien m'aimer...

Pendant ce chant, en bas de la photo (réelle), toujours à l'écran, apparaît l'incrustation suivante :

Pour les CDs de Lucas, le livre et le CD-Rom racontant leur histoire de façon beaucoup plus complète : Association Lucas et Saïd, domaine de Montagnac, 30760 St Christol de Rodières, (France) tél/fax (0)4.66.82.32.57.

 

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